samedi 11 décembre 2010

Dernières nouvelles des Balkans

Laurent Perez, j'espère le rencontrer en vivo un jour. si vous suivez un peu ce blog peut-être avez-vous un jour fureté du côté de ses anciennes gargottes : D'steckelberjer -joliment sous-titré "Lettres, politique et duende" - et une autre dont j'ai perdu l'enseigne. Laurent aime l'Espagne, l'Alsace, Venise et les Balkans, le vin, les épinards aux pois chiches, les livres et l'écriture . enfin, je crois. en ce moment il parait être en voyage, du côté de l'Ex-Yougoslavie. et il nous donne à lire quelques chroniques. ou du moins la première.car il nous met en garde : rien  n'est moins sûr que l'indispensable.
have a good lecture, compadres. 


Coucou,
Voici un mail collectif qui vous fera part de mes premières impressions. Je ne l'ai envoyé qu'aux personnes qui se sentiront obligées de prétendre que ça les intéresse, faites suivre aux autres.

Je ne pense pas que j'en écrirai régulièrement d'aussi longs, de jour en jour le voyage "commence à prendre" et j'ai de moins en moins envie de raconter les choses si mal et si rapidement. De plus ça parasite mes autres petits travaux. Je vous envoie quand même ça, puisqu'aussi bien maintenant c'est fait.

DERNIERES NOUVELLES DES BALKANS

Numero 1 - 3 décembre 2010

J'ai d'abord passé deux jours à Zagreb. Je me suis un peu fait chier, pour tout dire. Ambiance bourgeoise, frileuse, confortable, bien élevèe. Heureusement, le deuxième jour, tournant en rond dans la ville haute (très jolie par ailleurs, et ce qui est chouette ce sont les cours dans chaque maison, même quand la maison est petite la cour est grande, et même quand la maison ressemble à une meringue autrichienne la cour est si pourrave qu'on s'attendrait parfois à voir des canards patauger), je suis tombé sur le "Museum of broken relationships", traduit plus joliment en francais par "Musee des coeurs brisés", qui est un endroit absolument incroyable ou chaque personne peut exposer un objet symbolisant ses amours défuntes, avec un petit texte pour parler soit de l'objet, soit de son amour, soit des deux. Ca va de la-peluche-qu'il-m'a-offerte-en-me-quittant à "la hache avec laquelle j'ai chaque jour démoli un de ses meubles lorsque cette salope est partie en vacances avec sa nouvelle copine" et à "la lettre qu'a 12 ans j'ai écrite à la fille qui &tait avec moi dans le convoi de réfugiés et que je n'ai pas pu lui donner car le lendemain je ne l'ai pas retrouvée". Toutes les choses niaises ont été reunies dans une même salle, et les autres classées par thème : souvenirs, choses en rapport avec l'histoire, violence, objets ole-ole... En sortant, on a exactement la même impression que dans un vrai bon musée : d'avoir appris des tas de choses passionnantes sur un sujet qui donne à penser et qui, somme toute, nous concerne un peu plus directement qu'Auschwitz ou le Tournoi des Six Nations. Génial, vous dis-je. J'en suis sorti totalement désennuyé et j'ai commencé à trouver Zagreb nettement plus intéressante. Mon train etait heureusement assez tôt pour que je n'aie pas le temps de changer d'avis.

Il est très difficile de donner une idee juste de Sarajevo. Dans la ćaršija (le vieux quartier turc), on se sent comme dans toutes les ćaršija, c'est-à-dire au fin fond des Balkans. J'ai mangé dans une ćevapdžinica (restaurant de viande grillée) que j'avais repérée en passant. Il y avait trois ou quatre tables. A la radio, un assortiment de vieille musique yougoslave et de turbo-folk (la musique balkanique à la mode chez les ploucs). Serveuse un peu coiffée choucroute, cuistot du genre du patron de "la Marseillaise". Plat unique : ćevapi (kebab) à la mode de Banja Luka, on a le choix entre petite, moyenne et grande portion. On peut prendre du coca, du fanta, de l'eau, du yaourt liquide, mais de fait, personne ne boit rien. On vous apporte une assiette en fer avec un grand morceau de pain luisant de graisse ; à l'interieur du pain, de la viande grillée (delicieuse), et avec ça un oignon haché fin et quelques piments. J'ai lu hier dans Proust qu'encore vers 1900 avoir l'haleine forte était considéré comme le signe d'une virilité terriblement attirante. Avec tout ce que je bouffe comme oignons depuis que je suis là, les filles vont tomber comme des mouches. Et si ce n'est pas l'effet de mon charme, ce sera au moins celui de l'odeur. Mes camarades de dortoir n'ont qu'a bien se tenir. (J'ai poursuivi mon offensive en me fabriquant une bonne petite persillade avec plein d'ail pour les pleurotes que j'ai trouvées au marché. Attention les filles, j'arrive.) A cote de ça, j'ai un soir essayé de m'arrêter pour lire dans un tout petit café en bas de l'hotel, assez coquet d'apparence, en fait tout à fait branché : murs de brique apparente, mezzanine, tables hautes, vieux miroirs artistement posés par terre, plutôt pas mal (déco dans la famille de celle du Pataques, pour ceux qui connaissent). Il passe une vague pop indifférente, à la télé des clips sans rapport avec la sono. Un verre de blanc pas dégueu mais tiédasse. Ambiance détendue de jeunes habitués des deux sexes, le patron de la pizzeria d'en face vient boire un coup, le serveur du bar qui a fini de manger ramène son assiette à la pizzeria, une cliente du bar commande des pates à la pizzeria, la serveuse de la pizzeria vient fumer une clope avec elle en attendant que les pates soient prêtes... Ambiance avenante et détendue, on se croirait en Italie.

La ville elle-même est plutot belle, l'atmosphère en tout cas est unique. La dernière fois que je suis venu (en 2002), il restait énormement de signes de la guerre ; cette fois on n'en voit presque plus rien, mais au fond rien n'a beaucoup changé. Je me suis un peu baladé dans les quartiers modernes, pour comparer avec mes souvenirs. En fait, contrairement à ma première impression, ca s'est énormément construit en 8 ans, mais, bizarrement (contrairement à ce que j'ai connu à Tanger, par exemple), la ville n'est pas changée pour autant, de telle sorte qu'il m'a vraiment fallu chercher dans ma mémoire pour être sûr que tel ou tel building n'était pas là en 2002. Sarajevo est toujours d'une incroyable tristesse. On voit des gens dans les rues, des jeunes, qui se parlent, qui sourient, mais on a l'impression que c'est le couvre-feu, tout se fait à pas de loup, dans une espece de désespoir général. Je ne crois pas l'inventer, et il y a des tas de raisons pour ça (la Bosnie est dans la merde et il n'y aucune raison de penser que ça va s'améliorer avant 10 ou 15 ans ; au moins les Croates et les Serbes de Bosnie ont un double passeport et peuvent se tirer). Cela donne une ambiance très douce et très surprenante, une ambiance de fin de soirée mais tous les jours et toute la journée. J'aime énormément cela, à vrai dire. (Une autre hypothèse est que la population soit gazée et groggy à cause du dioxyde de carbone, car les rues puent le feu de bois.)

Pour ce qui est de l'islam : on ne trouve pas de l'alcool partout mais il y a moins de femmes voilées qu'en France. Beaucoup de mendiants, en revanche (contrairement aux autres pays des Balkans ou il n'y a que les Roms qui mendient), l'islam faisant de l'aumône une vertu cardinale. Evidemment, quand on se fout de l'islam, on se fout aussi pas mal de faire l'aumône, ce qui donne des échanges comme ca (entendu cet après-midi dans la ćaršija, entre une mendiante voilée et une passante élégante) : "Mais Madame, tu m'as promis... - Je ne t'ai rien promis du tout. - Mais mes enfants... - Raconte pas d'histoires, tu es trop jeune pour avoir des enfants. - Non, je ne suis pas si jeune. - T'as qu'à travailler ! Oh, et puis ferme-la !"

Ici comme à Zagreb je dors à l'auberge de jeunesse chaudement recommandée par les guides. Funeste erreur. Si j'apprécie à sa juste valeur d'avoir de l'eau chaude et de dormir dans un lit douillet, le spectacle d'une douzaine de dégénérés passant devant la télé tout le temps où ils ne sont pas sur Internet est assez à se pendre. Evidemment, l'idée du confort qu'on se fait dans ce genre d'endroits se résume au frigo, à l'ordinateur, et à la télé, et non, par exemple, à une jolie bibliothèque bien calme avec thé et tarte aux pommes en libre-service. Avec le temps qu'il fait il aurait pourtant été appréciable de pouvoir passer quelques heures à lire au chaud. Enfin, il y avait plusieurs années que je n'avais pas eu à subir la compagnie de backpackers, et cette piqûre de rappel n'est sans doute pas inutile. D'ailleurs je suis passé tout à l'heure devant un café à la viennoise qui a l'air charmant et ou je compte établir mes quartiers pour lire et ecrire. S'ils font des tartes autrichiennes (Sacher ou Linzer, ou strudel), à la fermeture il faudra me chasser à coups de pierres.

(Ah, et puis cette surprise, qu'on ne peut ressentir qu'en hiver, de l'odeur de cigarette dans les cafés. Je n'ai pas fumé depuis mon arrivée mais c'est très agréable de penser au moment ou je pourrai le faire, tout naturellement, devant mon café, en regardant par la fenêtre la flotte tomber.)

En même temps, mieux vaut peut-être que je n'essaie pas de parler avec les gens, car mes premières tentatives ont été assez foireuses. J'ai ainsi entretenu, dans le train de Zagreb à Sarajevo, une fille assez jolie qui rentrait de sa journée de fac à Sisak, où elle habitait, à une heure de là. D'une part, alors qu'elle parlait couramment anglais et italien, je ne suis obstiné à lui parler croate, langue dans laquelle, sans entrainement, mon niveau est celui d'un mongolien pas spécialement doué. D'autre part, quand j'ai commencé à me sentir à l'aise, j'ai accumulé en l'espace de quelques minutes un nombre de bourdes qui a immédiatement ruiné le peu de sympathie que j'étais parvenu à capter : prenant mon souffle et mon élan, je lui ai ainsi déballé une phrase impeccable en serbe puis, décidé à aggraver mon cas, je l'ai intelligemment interrogée sur le caractère peu balkanique de Zagreb (les Croates situent les Balkaniques quelque part entre le Turc et le singe), les perspectives d'entrée de la Croatie dans l'Union européenne, etc., de telle sorte qu'elle a accueilli le ralentissement du train avec un soupir de soulagement et qu'elle s'est précipitée dans le couloir pour en descendre la première.

Dans une librairie, j'ai aussi voulu être poli en demandant un bouquin à la bonne femme alors que j'étais seulement venu musarder deux minutes en passant, histoire aussi d'exercer mon bosniaque en papotant gentiment. Elle m'a immédiatement fourré dans les bras une pile de livres, tellement qu'il n'y avait plus moyen d'en feuilleter un sans les faire tous tomber. Alors elle a approché une table, m'a repris les livres pour les poser dessus, m'a ôté mon sac et m'a assis sur une chaise pour que j'ai bien le temps de regarder. J'ai un peu joué le jeu puis, bon, c'est pas tout ça. J'ai voulu m'en tirer en faisant le plus de fautes possible pour lui dire que je n'étais pas sur d'arriver à lire tout un livre en bosniaque, finalement, et que je n'avais pas emmené de dictionnaire. Patatras ! Elle a sorti tous les dictionnaires qu'elle avait ! J'ai prudemment battu en retraite en bredouillant que de toute facon j'étais là pour longtemps et que je repasserais bientôt. Reste plus qu'à penser à changer de trottoir quand j'aurai à passer devant chez elle.

Petit aparté pour expliquer à ceux qui ne le savent pas ce que signifie "parler en serbe" à un Croate.

Chacun sait qu'il y a par exemple, en France, des tas de mots pour désigner un "sachet", comme "poche" ou "cornet". Mais, quand une épicière de Carcassonne vous demande : "Je vous mets une poche ?", vous ne prenez pas ça pour une agression personnelle, vous n'invoquez pas votre grand-père malgré-nous ; vous lui demandez "I beg your pardon ?", elle vous explique qu'elle veut savoir si vous voulez un sachet et tout va bien. Dans les Balkans, mettons qu'en croate on dise "cornet", eh bien si un enfant dit "poche" on lui lave la bouche avec du savon, et on l'emmène chez son oncle pour qu'il lui montre ses cicatrices de guerre. Ensuite, mettons qu'en serbe on dise plutôt : "Il faut que je me brosse les dents" et en croate "Je dois me brosser les dents", ce qui pour nous est exactement pareil. Eh bien, justement parce que c'est pareil et que je sais pertinemment que tout le monde me comprendra très bien, cela demande une énorme concentration pour bien dire comme il faut à la bonne personne "Il faut que je trouve une poche" et non pas "Je dois trouver un sachet". Pour moi c'est pareil, une simple question de moment et de préférence personnelle, mais, en face, ça fait des histoires. Quand on ne sait pas de quelle nationalité est la personne à qui on parle, on est dans la caca et on parle bizarrement pour ne rien dire qui soit connoté ("Serait-il possible que... vous savez, cet objet mou et creux en matériel de synthése, avec des poignées, servant à transporter des choses...") en espérant que le type se présentera bientôt et que son prénom trahira bien clairement sa religion (Hasan : Bosniaque, Ante : Croate, Nemanja : Serbe. Après...). A Sarajevo, on en a surtout après les Serbes, donc les croatismes que j'ai attrapés a Zagreb ne sont pas mal vus ; ce ne sera plus pareil quand je passerai du côté serbe ; à Mostar, ce serait encore différent, et même d'un quartier à l'autre. Ces choses-là aussi, il faut les savoir.

Un des intérêts de cette langue, c'est qu'elle est très accentuée sur les premieres syllabes, rarement sur l'avant-dernière et jamais sur la dernière. Résultat, quand on n'est pas sûr de la terminaison d'un mot, on peut commencer sa phrase et, quand on commence à paniquer sur la conjugaison, la déclinaison ou l'ordre des mots, n'importe quel gromellement fait très bien l'affaire. C'est comme si, en francais, au moment de dire qu'on aimerait bien lire les journaux, on était pris d'un affreux doute sur la formation du conditionnel et le pluriel de "journal", et qu'on pouvait s'en tirer en disant "J'AIMER... bien lire les JOURN..." L'ennui, c'est que, si eux me comprennent très bien, le peu qui reste entre les gromellements ne suffit pas pour que moi, je les comprenne.

J'ai passé la journée à crapahuter d'une colline à l'autre. J'ai encore du mal à ne pas penser, quand je regarde les montagnes qui entourent la ville, que de là-haut les Serbes bombardaient au pif, selon leurs intérêts ou pour rigoler. Il y a des films, tournés pendant le siège, où on voit les gens traverser les croisements en courant, non pas parce que le petit bonhomme était rouge (il n'y avait presque plus de voitures), mais parce qu'ils passaient dans l'angle de tir d'un sniper qui faisait des cartons. Surtout ne pas s'arrêter si quelqu'un vient de se faire shooter, récupérer les corps n'appartient qu'aux heros, et si ils ne sont pas morts eh bien on verra ça plus tard, quand le taré là-haut se sera calme ou aura changé de fenêtre. J'ai donc essayé de me rendre un peu compte, même si ce n'est pas vraiment possible. En redescendant vers la ville, dans un tournant, j'ai soudain vu face à moi toute la montagne, qui est magnifique - j'ai pensé : ah, c'est beau - puis j'ai pensé : merde, les Serbes - puis j'ai vu que depuis deux minutes je longeais un lotissement ou toutes les maisons étaient alignées, identiques, alors que les ruelles étaient jusque là plutôt étroites et cahotiques. Pas cinquante solutions : c'est un pâté de maisons qui était en plein dans la cible, et qui a dû être totalement ratiboisé. C'est dans les quartiers où tout est neuf que, de temps à autre, on voit encore une maison incendiée ou trouée par les obus. Il y a aussi des maisons abandonnées qui s'écroulent, mais pas tant que ça, finalement (les refugiés qui ne sont pas revenus, ou peut-être parfois les Serbes, même ceux qui sont restés pendant tout le siège par solidarité ont été ensuite jetés dehors).

J'ai parfois l'impression que je délire, que c'est moi qui, connaissant l'histoire, plaque sur Sarajevo une tristesse qui n'y est pas vraiment. Mais en fait, ce n'est pas une illusion : à 19 heures, en plein centre, certaines rues sont vides ; le silence des passants, je ne l'ai pas inventé, à chaque fois que j'entends des éclats de voix ce sont des touristes. J'ai suivi deux filles qui avaient l'air plutôt enjoué ; j'ai atterri dans un centre commercial flambant neuf : il y avait du monde dans les cafés, mais la plupart des magasins étaient totalement déserts. J'ai failli entrer demander à une vendeuse si c'était tout le temps comme ça, mais j'ai eu peur qu'elle se vexe. On a l'impression que les gens n'osent pas, je ne sais pas quoi mais ils n'osent pas.

Quelques moments un peu saillants : une vieille clocharde voilée, sur les marches d'un hôtel de luxe, entièrement absorbée dans l'allumage de sa clope ; un gamin qui prend des marrons sur l'éventaire d'un épicier et s'amuse à les lancer dans leur boîte.

Et sur ce, salut à tous.

Sarajevo. Bosnie-Herzegovine. Un peu de pluie, dix degrés dehors, coucher du soleil à 16h30.

Laurent Perez

samedi 23 octobre 2010

Subjectifs objectifs

Des mirettes panoramiques sur l'actualité du monde, ça vous dit ?  Try " The Big Picture ".
Vous trouvez cet oeil-de-boeuf un peu creux car sans contenu ?
Essayer Frozn Piglet dans " C'est beau la photographie " ( Merci Marc) . Cuidao !!! contenu d'accord mais décalé, impertinent et je m'enfoutiste. ouis, je m'enfoutiste impliqué.

mardi 6 juillet 2010

Causeur cause


A lire, un article  paru sur le blog de Causeur et qui arrive ici grâce à l'ami Grandchamp (c'est le passage sur les flacons qui a certainement influé pour qu'il m'en parle ). c'est signé Jérôme Leroy.

Vivre plus pour buller plus
Un programme de riches qu'il faut appliquer aux pauvres


“Nous allons vivre de plus en plus longtemps et donc il va falloir travailler plus longtemps: nous en sommes tous d’accord.” Cette déclaration faite par Martine Aubry en juin 2010 semble parée de l’évidence du bon sens. Ce qui donne furieusement envie de la contester. Et les arguments ne manquent pas.


On a beau fumer, boire, se droguer, rouler vite, avoir des pratiques sexuelles à risque, vivre dans un environnement pollué, se nourrir de nourritures trafiquées par l’agro-industrie et boire des vins trop soufrés gorgés de levures exogènes, l’espérance de vie augmente. Bon, ce n’est pas de notre fait puisque nous, nous nous honorons d’une mauvaise réputation due pour l’essentiel à la pratique, parfois simultanée, de plusieurs des vices susnommés.

Il n’en demeure pas moins qu’une petite fille sur deux qui naît ces jours-ci sera centenaire. Pour ceux que ça intéresse, il vaudra donc mieux faire sa connaissance dans vingt-cinq ans que dans soixante-quinze. Que faire de ce temps libéré grâce notamment aux progrès de la médecine ? Fumer encore plus ? Boire de meilleurs flacons ? Multiplier encore les partenaires ? Ecouter des musiques lascives et lire des textes subversifs ? Et cela pendant les dix, vingt, trente ans à venir, une fois libérés de l’aliénation du travail ?

Même Dieu s’est reposé le septième jour

Eh bien, ne rêvez pas !

Un des principaux arguments utilisé par tous les politiques, et pratiquement admis comme allant de soi chez les syndicats est que oui, l’espérance de vie en augmentation justifierait que l’on travaille plus longtemps. Cela a l’air tellement logique, dit comme ça, tellement pétri de bon sens.

Il s’agit pourtant d’une illusion de sagesse, “une sagesse ingénieuse à se tourmenter, habile à se tromper elle-même, qui se corrompt dans le présent, s’égare dans l’avenir…”, aurait dit le Bossuet de l’oraison funèbre d’Henriette d’Angleterre. Il n’y a, de fait, aucune raison philosophique, théologique, métaphysique à travailler plus longtemps parce qu’on vit plus longtemps. Dieu lui-même Qui dispose pourtant d’une très grande espérance de vie a décidé de limiter Son œuvre à six jours, et le septième, Il se reposa, et il semble bien, étant donné l’état de la planète (carnages, famines, catastrophes écologiques, crises systémiques et récurrentes du capitalisme) qu’Il n’ait pas décidé de reprendre une quelconque activité jusqu’à présent.

L’espérance de vie et son augmentation, sont un don. Un don qui a coûté cher à ceux qui l’ont fait : c’est le don du travail des générations précédentes qui mouraient à la tâche dans les mines et les hauts-fourneaux. Leur travail a permis, comme disait déjà Descartes, “de nous rendre maître et possesseur de la nature”. Et pourquoi de tels sacrifices ? Par pulsion prométhéenne, par désir d’égaler Dieu ? Ou plus simplement pour construire un monde vivable pour vivre plus longtemps, justement ?

La richesse des riches, ce n’est pas l’argent mais le temps

Vouloir nous faire travailler plus parce qu’on vit plus longtemps, c’est donc une injustice et une punition, certainement pas du bon sens.

Injustice : c’est le Travail qui a permis les gains de productivités du Capital (Les Français, en la matière, contrairement aux idées reçues, ont une des meilleures productivités au monde.). Ces gains ont été redistribués de manière complètement marginale depuis la révolution industrielle : on a gagné le droit à quelques heures dans la semaine, quelques semaines dans l’année et quelques années sur une vie. Vouloir revenir en arrière en augmentant la durée du travail pour espérer ralentir la baisse tendancielle du taux de profit du capitalisme, c’est tout simplement comme si on décidait que des septuagénaires devraient monter sur des échafaudages pour terminer une dernière villa de luxe, sachant qu’ensuite, de toute manière, le propriétaire n’aura plus les moyens d’en construire une autre.

Punition : vouloir empêcher que sur des années entières des gens encore en bonne santé puissent profiter d’un temps libéré est en fait un moyen d’empêcher le monde du travail de découvrir ce qui fait la richesse des riches et qui n’est pas l’argent mais le temps.



On se souvient d’un de ces sociologues ou économistes médiatiques qui avait poussé l’indécence jusqu’à dire que du temps libéré pour les cadres, c’était très bien car ils allaient au théâtre et voir des expositions mais que pour les prolos, c’était du temps utilisé à boire, à jouer à des jeux de hasard, à battre leur femme et plus si affinités. Les gens riches, remarquait Fitzgerald, sont vraiment différents. Et on a vu ces dernières années que des gens riches, en France, c’était comme les pauvres, il y en avait de plus en plus. Ils le sont tellement que c’est eux qui vivent dans la société rêvée par Marx (qu’ils ont bien lu en général) : “une association où le libre développement de chacun est la condition du libre développement de tous”, ce qui pourrait être la devise de nombre de country-clubs. La différence, c’est qu’ils ne l’appliquent qu’à eux-mêmes, alors que le communisme enfin réalisé serait un beau country-club planétaire.

Nous n’irons pas ici jusqu’à lancer comme modèle le célèbre slogan situ “Ne travaillez jamais” qui fleurit en mai 68 et qui avait une certaine grandeur mais “Ne travaillez pas trop. Ni trop longtemps”.

Il n’y a aucune raison pour ça, vraiment aucune.

samedi 10 avril 2010

Ne pas vivre les yeux fermés


Le collectif item réunit 4 photographes Marc Bonneville, Franck Boutonnet Romain Etienne et Bertrand Gaudilère.
Collectif, n'est pas une etiquette mais une façon de travailler et de décider ensemnble pour défendre des valeurs commues. Un engagement qui ne concerne pas que le choix des sujets, mais aussi la facon de faire au quotidien.
L'image est notre langage. Elle fait débat. Nous la conjuguons au singulier comme au pluriel.
Les travaux personnels et collectifs sont une voix pour témoigner du monde qui nous entoure, le contester ou l'interroger, parce qu'un photographe ne peut pas vivre les yeux fermés.
( extrait du site du collectif )

mercredi 24 mars 2010

Une prière au Saint Pou

le 8 Avril sera El dia internacional del Pueblo Rom y Gitano .
lors de cette journée festive et militante on évoquera certainement les effroyables années où le peuple dit " tsigane " fut victime de la politique d'extermination du III° Reich.
Des historiens ont fait leur travail. ( Henriette Asséo et Denis Pechanski notamment ) mais, même si les choses bougent et que le dernier film de Gatlif donne une visibilité à ce point d'histoire jusque-là plutôt confiné au monde universitaire, il n'en reste pas moins  que le génocide de ce peuple , qu'il faut nommer " Samudaripen " en langue romani , fait l'objet de peu d'écho dans la mémoire collective.



Cette entrée me permet de rendre hommage à ce fanal poético-politique  qu'est Jerzy Ficowski avec ce texte :

UNE PRIERE AU SAINT POU *


C'était au printemps de 1944
pendant l'épouillage du bloc gitan
au camp d'Auschwitz Birkenau

les jupes les châles
se fanaient à l'épouillage
dans le camouflage de leurs couleurs


coquelicots iris bleuets
au cas où un champ
qui n'adviendra jamais


La Gitane dans les douches de birkenau
dépouillée de ses couleurs
tient son poing serré
vêtue
de longs plis d'eau


elle cache dans sa main
un grain de vie
une semence de secours
entre la ligne de vie
et la ligne de cœur
au croisement des chemins
de la chiromancie


elle cache dans son poing
le dernier pou
un pou s'en va toujours
quand arrive la mort
la Gitane chante
aux douches de birkenau


svanta djouv
na dja mandyr


saint pou
ne m'abandonne pas
je ne te laisserai pas partir
toi seul m'es resté
il n'y a pas de dieu en enfer


tes frères abandonnent
nos morts
reste avec moi
sauve-moi
saint pou


le kapo accourut avec sa cravache
tord les doigts
qu'est-ce que tu tiens là voleuse montre
ce brillant
cette pièce cet or

le pou est tombé
l'étoile est tombée


reste une paume vide
un ciel vide
où monte
fumée après fumée
fumée après fumée.

Jerzy Ficowski
( " Tout ce que je ne sais pas " traduit du polonais par Jacques Burko / Buchet-Chastel / collection Poésie, 2005 )

* Les Gitans croient que, mus par l'instinct, les poux abandonnent celui qui va mourir, un peu comme les rats quittent un navire condamné (NdT)

nb : Ce poème a également été publié dans le n° 36 de la revue Diasporiques dans un dossier que Jacques Burko a consacré à la poésie polonaise face au génocide ( source :  Florence Trocmé site Poezibao ).



jeudi 14 janvier 2010

Haïti



Haïti, liée au souvenir d'une rencontre brève mais intense au Glob Théâtre de Bordeaux avec un de ses poètes qui souffle le vent  des exils apatrides pour mieux récolter ses attaches ( le Canada étant devenu la seconde demeure familiale , celle des résistances ) : Joël Des Rosiers.
il y avait Nicole et Didier et amenés par Marie, des visages plus jeunes aussi, pendus d'abord à nos lèvres et puis aux siennes. offrande de la lecture puis des écoutes.
aujourd'hui c'est vers ce souvenir que je me tourne et ses palétuviers, ce vétiver pour couturer  la douleur en fragments.

 " la piste
longue épitaphe pour les arbres disparus
honneur respect gommiers calebassiers
sentiments semés dans la poussière
quelquefois
la douleur au bout de la langue
s’élance la jeep cinq heures fauves
sucer
ton pouce dans l’absence des années
hormis les herbes amères l’horreur de perdre
l’enfance
il est odieux de ne pas pleurer "

( Joël Des Rosiers / savanes / 1993 / éd. tryptique )

dimanche 3 janvier 2010

Pour qu'il sourit, para siempre



" Dans un champs, la montre du tableau de bord reste bloquée à 13h55 ".
ces mots, à la page 753 de la bio d' Olivier Todd consacrée à Albert Camus, sont un peu détrempés dans l'exemplaire que je possède.
si quelqu'un lèche la page il y trouvera un goût de sel.
pas celui des "Noces" ou de "l'été", mais le lacrymal, oui.
j'ai donc un rapport romantique, charnel, puissant et passionné avec l'écrivain , l'homme révolté, le journaliste de "Combat", l'algérois de Belcourt, le prix nobel, l'ami de Char, le soutien indéfectible de l'Espagne de la libre pensée, l'auteur de certaines des plus belles pages de la littérature du XX° siècle. n'en déplaise aux contempteurs.
il fut de bon ton de lui passer le couteau du fiel ou de l'indifférence sous la gorge ( un auteur pour classes de terminales...ouais...et alors ? dévorer Stevenson quand on a dix ans n'est-ce pas fondamental ? et Marx, il faut le lire à quel âge ? si c'est pour le comprendre à 80 piges, on voit le parcours ).


aujourd'hui, on se complait à l'encenser. surtout dans le camp vers lequel, s'il vivait, il n' aurait que son mépris à retourner.
Jeanyves Guérin, qui a dirigé l'excellent dictionnaire Albert Camus ( collection "Bouquins" chez Laffont ),  n'en pense pas moins :
« Celle de Camus ( nb : il parle de récupération ) par Sarkozy est idiote et scandaleuse. La politique sarkozyste est anticamusienne au possible. Camus, qui n'a jamais appelé à voter que pour Mendès France, n'aimait pas fréquenter les hommes politiques, ... "Combat" ne leur a jamais donné une tribune, et lui-même a refusé de déjeuner à l'Elysée avec de Gaulle.»

car le pouvoir voudrait le panthéoniser.
c'est à dire le tuer une seconde fois. ou le replonger dans l'oubli , le dédain, l'ostracisme dont il fut victime après son prix et ensuite, après 68, quand même Bourdieu, mon cher Bourdieu, s'en prit à la figure de celui dont il aurait dû percevoir cet élan qui jamais ne le fit passer du côté des héritiers, puisque non issu de cette souche (bien au contraire, allez trouver un personnage public plus prolétaire de par ses origines ! ) mais qui non plus au cours de sa vie n'adopta ou ne copia leurs manières.




des erreurs ?...ben , évidemment ( on ne va pas lister ses clairvoyances, aujourd'hui il y a pléthore de distribution de bon points par la clique à claques ).
pas à foison, mais tout de même.
son passage " à côté " de cet "inconscient colonial" ( E. Saïd ) qui nimbait sa manière de ne pas parler vraiment de l'aspiration des peuples à disposer d'eux-mêmes, par exemple. pourquoi le planquer ?
il n' y aucune raison et , a contrario , il faut s'en emparer pour mieux cerner les positions intellectuelles de tout un chacun de cette époque pour mieux éprouver les nôtres aujourd'hui.

alors , ce panhéon ?
"laissons-le à Lourmarin", a-t-on dit avec justesse ( certains pensent différemment, pour de bonnes raisons et eux, je les respecte, mais ma raison , ici , ne commande rien, je lui désobéis. ).
mais oui, nom de dieu ! laissons ses os tranquiles. dans un silence et une nature qui n'appartiennent à personne.
Camus le maritime, l'amoureux des épines dans ce sépulcre minéral ? quelle horreur.



et puis soyons réalistes , qui a écrit ceci :

"chaque fois que j'entends un discours politique ou que je lis ceux qui nous dirigent, je suis effrayé depuis des années de n'entendre rien qui rende un son humain. ce sont toujours les mêmes mots qui disent les mêmes mensonges."

qui , alors ?
Camus ?
oui, Camus qu'on entendra loué si jamais le président de ce gouvernement dont un ministère s'intitule " de l'immigration et de l'identité nationale " s'obstine à nous faire croire qu'il s'est converti à ce un trait remarquable de l'écrivain  : le "non-conformisme"  ...


alors, pro-Camus après que d'être anti-sarkosyste primaire ?
peut-être.
mais en s'appuyant sur ce que fut l'homme de lettres et l'homme tout court.
car demain : socialiste libertaire , le pote à Arnaud, Bouygues, Bolloré et consorts ?
allons, un peu de sérieux.
pense-t-on que l'auteur de "l'homme révolté" puisse être porté aux nues par celui qui a dit à Dakar que certains n'étaient pas encore entrés dans l'histoire ?
qui peut s'imaginer, sans éclater de rire ou de larmes, Guaino préparant une bafouille, le stylo entre les dents, pour honorer celui qui disait des semblables de cette bête de somme du pouvoir qu'ils sont " des hommes sans idéal et sans grandeur " ?
etcetera, etcetera...  ( et pourtant le Mimi , il m'exaspère ).



Catherine Camus prendra, paraît-il, sa décision demain d'apporter ou non son soutien à l'initiative élyséenne. son frère jumeau, Jean, a déjà répondu par la négative.
chère Catherine, bon sang ne saurait mentir.
vous avez dit il y a quelque temps préférer "ramasser des olives" plutôt que d'entrer en polémique. quelle magnifique réponse.
restez-en là. dans le doute, l'écrivain-philosophe, votre père avant toute chose,  aura toujours préféré s'abstenir que d'asséner. pensez-y.
alors, de Lourmarin à Tiphasa, tous les oliviers ploieront pour vous rendre grâce.
et Albert , para siempre , sourira, soyez-en sûre.