samedi 11 décembre 2010

Dernières nouvelles des Balkans

Laurent Perez, j'espère le rencontrer en vivo un jour. si vous suivez un peu ce blog peut-être avez-vous un jour fureté du côté de ses anciennes gargottes : D'steckelberjer -joliment sous-titré "Lettres, politique et duende" - et une autre dont j'ai perdu l'enseigne. Laurent aime l'Espagne, l'Alsace, Venise et les Balkans, le vin, les épinards aux pois chiches, les livres et l'écriture . enfin, je crois. en ce moment il parait être en voyage, du côté de l'Ex-Yougoslavie. et il nous donne à lire quelques chroniques. ou du moins la première.car il nous met en garde : rien  n'est moins sûr que l'indispensable.
have a good lecture, compadres. 


Coucou,
Voici un mail collectif qui vous fera part de mes premières impressions. Je ne l'ai envoyé qu'aux personnes qui se sentiront obligées de prétendre que ça les intéresse, faites suivre aux autres.

Je ne pense pas que j'en écrirai régulièrement d'aussi longs, de jour en jour le voyage "commence à prendre" et j'ai de moins en moins envie de raconter les choses si mal et si rapidement. De plus ça parasite mes autres petits travaux. Je vous envoie quand même ça, puisqu'aussi bien maintenant c'est fait.

DERNIERES NOUVELLES DES BALKANS

Numero 1 - 3 décembre 2010

J'ai d'abord passé deux jours à Zagreb. Je me suis un peu fait chier, pour tout dire. Ambiance bourgeoise, frileuse, confortable, bien élevèe. Heureusement, le deuxième jour, tournant en rond dans la ville haute (très jolie par ailleurs, et ce qui est chouette ce sont les cours dans chaque maison, même quand la maison est petite la cour est grande, et même quand la maison ressemble à une meringue autrichienne la cour est si pourrave qu'on s'attendrait parfois à voir des canards patauger), je suis tombé sur le "Museum of broken relationships", traduit plus joliment en francais par "Musee des coeurs brisés", qui est un endroit absolument incroyable ou chaque personne peut exposer un objet symbolisant ses amours défuntes, avec un petit texte pour parler soit de l'objet, soit de son amour, soit des deux. Ca va de la-peluche-qu'il-m'a-offerte-en-me-quittant à "la hache avec laquelle j'ai chaque jour démoli un de ses meubles lorsque cette salope est partie en vacances avec sa nouvelle copine" et à "la lettre qu'a 12 ans j'ai écrite à la fille qui &tait avec moi dans le convoi de réfugiés et que je n'ai pas pu lui donner car le lendemain je ne l'ai pas retrouvée". Toutes les choses niaises ont été reunies dans une même salle, et les autres classées par thème : souvenirs, choses en rapport avec l'histoire, violence, objets ole-ole... En sortant, on a exactement la même impression que dans un vrai bon musée : d'avoir appris des tas de choses passionnantes sur un sujet qui donne à penser et qui, somme toute, nous concerne un peu plus directement qu'Auschwitz ou le Tournoi des Six Nations. Génial, vous dis-je. J'en suis sorti totalement désennuyé et j'ai commencé à trouver Zagreb nettement plus intéressante. Mon train etait heureusement assez tôt pour que je n'aie pas le temps de changer d'avis.

Il est très difficile de donner une idee juste de Sarajevo. Dans la ćaršija (le vieux quartier turc), on se sent comme dans toutes les ćaršija, c'est-à-dire au fin fond des Balkans. J'ai mangé dans une ćevapdžinica (restaurant de viande grillée) que j'avais repérée en passant. Il y avait trois ou quatre tables. A la radio, un assortiment de vieille musique yougoslave et de turbo-folk (la musique balkanique à la mode chez les ploucs). Serveuse un peu coiffée choucroute, cuistot du genre du patron de "la Marseillaise". Plat unique : ćevapi (kebab) à la mode de Banja Luka, on a le choix entre petite, moyenne et grande portion. On peut prendre du coca, du fanta, de l'eau, du yaourt liquide, mais de fait, personne ne boit rien. On vous apporte une assiette en fer avec un grand morceau de pain luisant de graisse ; à l'interieur du pain, de la viande grillée (delicieuse), et avec ça un oignon haché fin et quelques piments. J'ai lu hier dans Proust qu'encore vers 1900 avoir l'haleine forte était considéré comme le signe d'une virilité terriblement attirante. Avec tout ce que je bouffe comme oignons depuis que je suis là, les filles vont tomber comme des mouches. Et si ce n'est pas l'effet de mon charme, ce sera au moins celui de l'odeur. Mes camarades de dortoir n'ont qu'a bien se tenir. (J'ai poursuivi mon offensive en me fabriquant une bonne petite persillade avec plein d'ail pour les pleurotes que j'ai trouvées au marché. Attention les filles, j'arrive.) A cote de ça, j'ai un soir essayé de m'arrêter pour lire dans un tout petit café en bas de l'hotel, assez coquet d'apparence, en fait tout à fait branché : murs de brique apparente, mezzanine, tables hautes, vieux miroirs artistement posés par terre, plutôt pas mal (déco dans la famille de celle du Pataques, pour ceux qui connaissent). Il passe une vague pop indifférente, à la télé des clips sans rapport avec la sono. Un verre de blanc pas dégueu mais tiédasse. Ambiance détendue de jeunes habitués des deux sexes, le patron de la pizzeria d'en face vient boire un coup, le serveur du bar qui a fini de manger ramène son assiette à la pizzeria, une cliente du bar commande des pates à la pizzeria, la serveuse de la pizzeria vient fumer une clope avec elle en attendant que les pates soient prêtes... Ambiance avenante et détendue, on se croirait en Italie.

La ville elle-même est plutot belle, l'atmosphère en tout cas est unique. La dernière fois que je suis venu (en 2002), il restait énormement de signes de la guerre ; cette fois on n'en voit presque plus rien, mais au fond rien n'a beaucoup changé. Je me suis un peu baladé dans les quartiers modernes, pour comparer avec mes souvenirs. En fait, contrairement à ma première impression, ca s'est énormément construit en 8 ans, mais, bizarrement (contrairement à ce que j'ai connu à Tanger, par exemple), la ville n'est pas changée pour autant, de telle sorte qu'il m'a vraiment fallu chercher dans ma mémoire pour être sûr que tel ou tel building n'était pas là en 2002. Sarajevo est toujours d'une incroyable tristesse. On voit des gens dans les rues, des jeunes, qui se parlent, qui sourient, mais on a l'impression que c'est le couvre-feu, tout se fait à pas de loup, dans une espece de désespoir général. Je ne crois pas l'inventer, et il y a des tas de raisons pour ça (la Bosnie est dans la merde et il n'y aucune raison de penser que ça va s'améliorer avant 10 ou 15 ans ; au moins les Croates et les Serbes de Bosnie ont un double passeport et peuvent se tirer). Cela donne une ambiance très douce et très surprenante, une ambiance de fin de soirée mais tous les jours et toute la journée. J'aime énormément cela, à vrai dire. (Une autre hypothèse est que la population soit gazée et groggy à cause du dioxyde de carbone, car les rues puent le feu de bois.)

Pour ce qui est de l'islam : on ne trouve pas de l'alcool partout mais il y a moins de femmes voilées qu'en France. Beaucoup de mendiants, en revanche (contrairement aux autres pays des Balkans ou il n'y a que les Roms qui mendient), l'islam faisant de l'aumône une vertu cardinale. Evidemment, quand on se fout de l'islam, on se fout aussi pas mal de faire l'aumône, ce qui donne des échanges comme ca (entendu cet après-midi dans la ćaršija, entre une mendiante voilée et une passante élégante) : "Mais Madame, tu m'as promis... - Je ne t'ai rien promis du tout. - Mais mes enfants... - Raconte pas d'histoires, tu es trop jeune pour avoir des enfants. - Non, je ne suis pas si jeune. - T'as qu'à travailler ! Oh, et puis ferme-la !"

Ici comme à Zagreb je dors à l'auberge de jeunesse chaudement recommandée par les guides. Funeste erreur. Si j'apprécie à sa juste valeur d'avoir de l'eau chaude et de dormir dans un lit douillet, le spectacle d'une douzaine de dégénérés passant devant la télé tout le temps où ils ne sont pas sur Internet est assez à se pendre. Evidemment, l'idée du confort qu'on se fait dans ce genre d'endroits se résume au frigo, à l'ordinateur, et à la télé, et non, par exemple, à une jolie bibliothèque bien calme avec thé et tarte aux pommes en libre-service. Avec le temps qu'il fait il aurait pourtant été appréciable de pouvoir passer quelques heures à lire au chaud. Enfin, il y avait plusieurs années que je n'avais pas eu à subir la compagnie de backpackers, et cette piqûre de rappel n'est sans doute pas inutile. D'ailleurs je suis passé tout à l'heure devant un café à la viennoise qui a l'air charmant et ou je compte établir mes quartiers pour lire et ecrire. S'ils font des tartes autrichiennes (Sacher ou Linzer, ou strudel), à la fermeture il faudra me chasser à coups de pierres.

(Ah, et puis cette surprise, qu'on ne peut ressentir qu'en hiver, de l'odeur de cigarette dans les cafés. Je n'ai pas fumé depuis mon arrivée mais c'est très agréable de penser au moment ou je pourrai le faire, tout naturellement, devant mon café, en regardant par la fenêtre la flotte tomber.)

En même temps, mieux vaut peut-être que je n'essaie pas de parler avec les gens, car mes premières tentatives ont été assez foireuses. J'ai ainsi entretenu, dans le train de Zagreb à Sarajevo, une fille assez jolie qui rentrait de sa journée de fac à Sisak, où elle habitait, à une heure de là. D'une part, alors qu'elle parlait couramment anglais et italien, je ne suis obstiné à lui parler croate, langue dans laquelle, sans entrainement, mon niveau est celui d'un mongolien pas spécialement doué. D'autre part, quand j'ai commencé à me sentir à l'aise, j'ai accumulé en l'espace de quelques minutes un nombre de bourdes qui a immédiatement ruiné le peu de sympathie que j'étais parvenu à capter : prenant mon souffle et mon élan, je lui ai ainsi déballé une phrase impeccable en serbe puis, décidé à aggraver mon cas, je l'ai intelligemment interrogée sur le caractère peu balkanique de Zagreb (les Croates situent les Balkaniques quelque part entre le Turc et le singe), les perspectives d'entrée de la Croatie dans l'Union européenne, etc., de telle sorte qu'elle a accueilli le ralentissement du train avec un soupir de soulagement et qu'elle s'est précipitée dans le couloir pour en descendre la première.

Dans une librairie, j'ai aussi voulu être poli en demandant un bouquin à la bonne femme alors que j'étais seulement venu musarder deux minutes en passant, histoire aussi d'exercer mon bosniaque en papotant gentiment. Elle m'a immédiatement fourré dans les bras une pile de livres, tellement qu'il n'y avait plus moyen d'en feuilleter un sans les faire tous tomber. Alors elle a approché une table, m'a repris les livres pour les poser dessus, m'a ôté mon sac et m'a assis sur une chaise pour que j'ai bien le temps de regarder. J'ai un peu joué le jeu puis, bon, c'est pas tout ça. J'ai voulu m'en tirer en faisant le plus de fautes possible pour lui dire que je n'étais pas sur d'arriver à lire tout un livre en bosniaque, finalement, et que je n'avais pas emmené de dictionnaire. Patatras ! Elle a sorti tous les dictionnaires qu'elle avait ! J'ai prudemment battu en retraite en bredouillant que de toute facon j'étais là pour longtemps et que je repasserais bientôt. Reste plus qu'à penser à changer de trottoir quand j'aurai à passer devant chez elle.

Petit aparté pour expliquer à ceux qui ne le savent pas ce que signifie "parler en serbe" à un Croate.

Chacun sait qu'il y a par exemple, en France, des tas de mots pour désigner un "sachet", comme "poche" ou "cornet". Mais, quand une épicière de Carcassonne vous demande : "Je vous mets une poche ?", vous ne prenez pas ça pour une agression personnelle, vous n'invoquez pas votre grand-père malgré-nous ; vous lui demandez "I beg your pardon ?", elle vous explique qu'elle veut savoir si vous voulez un sachet et tout va bien. Dans les Balkans, mettons qu'en croate on dise "cornet", eh bien si un enfant dit "poche" on lui lave la bouche avec du savon, et on l'emmène chez son oncle pour qu'il lui montre ses cicatrices de guerre. Ensuite, mettons qu'en serbe on dise plutôt : "Il faut que je me brosse les dents" et en croate "Je dois me brosser les dents", ce qui pour nous est exactement pareil. Eh bien, justement parce que c'est pareil et que je sais pertinemment que tout le monde me comprendra très bien, cela demande une énorme concentration pour bien dire comme il faut à la bonne personne "Il faut que je trouve une poche" et non pas "Je dois trouver un sachet". Pour moi c'est pareil, une simple question de moment et de préférence personnelle, mais, en face, ça fait des histoires. Quand on ne sait pas de quelle nationalité est la personne à qui on parle, on est dans la caca et on parle bizarrement pour ne rien dire qui soit connoté ("Serait-il possible que... vous savez, cet objet mou et creux en matériel de synthése, avec des poignées, servant à transporter des choses...") en espérant que le type se présentera bientôt et que son prénom trahira bien clairement sa religion (Hasan : Bosniaque, Ante : Croate, Nemanja : Serbe. Après...). A Sarajevo, on en a surtout après les Serbes, donc les croatismes que j'ai attrapés a Zagreb ne sont pas mal vus ; ce ne sera plus pareil quand je passerai du côté serbe ; à Mostar, ce serait encore différent, et même d'un quartier à l'autre. Ces choses-là aussi, il faut les savoir.

Un des intérêts de cette langue, c'est qu'elle est très accentuée sur les premieres syllabes, rarement sur l'avant-dernière et jamais sur la dernière. Résultat, quand on n'est pas sûr de la terminaison d'un mot, on peut commencer sa phrase et, quand on commence à paniquer sur la conjugaison, la déclinaison ou l'ordre des mots, n'importe quel gromellement fait très bien l'affaire. C'est comme si, en francais, au moment de dire qu'on aimerait bien lire les journaux, on était pris d'un affreux doute sur la formation du conditionnel et le pluriel de "journal", et qu'on pouvait s'en tirer en disant "J'AIMER... bien lire les JOURN..." L'ennui, c'est que, si eux me comprennent très bien, le peu qui reste entre les gromellements ne suffit pas pour que moi, je les comprenne.

J'ai passé la journée à crapahuter d'une colline à l'autre. J'ai encore du mal à ne pas penser, quand je regarde les montagnes qui entourent la ville, que de là-haut les Serbes bombardaient au pif, selon leurs intérêts ou pour rigoler. Il y a des films, tournés pendant le siège, où on voit les gens traverser les croisements en courant, non pas parce que le petit bonhomme était rouge (il n'y avait presque plus de voitures), mais parce qu'ils passaient dans l'angle de tir d'un sniper qui faisait des cartons. Surtout ne pas s'arrêter si quelqu'un vient de se faire shooter, récupérer les corps n'appartient qu'aux heros, et si ils ne sont pas morts eh bien on verra ça plus tard, quand le taré là-haut se sera calme ou aura changé de fenêtre. J'ai donc essayé de me rendre un peu compte, même si ce n'est pas vraiment possible. En redescendant vers la ville, dans un tournant, j'ai soudain vu face à moi toute la montagne, qui est magnifique - j'ai pensé : ah, c'est beau - puis j'ai pensé : merde, les Serbes - puis j'ai vu que depuis deux minutes je longeais un lotissement ou toutes les maisons étaient alignées, identiques, alors que les ruelles étaient jusque là plutôt étroites et cahotiques. Pas cinquante solutions : c'est un pâté de maisons qui était en plein dans la cible, et qui a dû être totalement ratiboisé. C'est dans les quartiers où tout est neuf que, de temps à autre, on voit encore une maison incendiée ou trouée par les obus. Il y a aussi des maisons abandonnées qui s'écroulent, mais pas tant que ça, finalement (les refugiés qui ne sont pas revenus, ou peut-être parfois les Serbes, même ceux qui sont restés pendant tout le siège par solidarité ont été ensuite jetés dehors).

J'ai parfois l'impression que je délire, que c'est moi qui, connaissant l'histoire, plaque sur Sarajevo une tristesse qui n'y est pas vraiment. Mais en fait, ce n'est pas une illusion : à 19 heures, en plein centre, certaines rues sont vides ; le silence des passants, je ne l'ai pas inventé, à chaque fois que j'entends des éclats de voix ce sont des touristes. J'ai suivi deux filles qui avaient l'air plutôt enjoué ; j'ai atterri dans un centre commercial flambant neuf : il y avait du monde dans les cafés, mais la plupart des magasins étaient totalement déserts. J'ai failli entrer demander à une vendeuse si c'était tout le temps comme ça, mais j'ai eu peur qu'elle se vexe. On a l'impression que les gens n'osent pas, je ne sais pas quoi mais ils n'osent pas.

Quelques moments un peu saillants : une vieille clocharde voilée, sur les marches d'un hôtel de luxe, entièrement absorbée dans l'allumage de sa clope ; un gamin qui prend des marrons sur l'éventaire d'un épicier et s'amuse à les lancer dans leur boîte.

Et sur ce, salut à tous.

Sarajevo. Bosnie-Herzegovine. Un peu de pluie, dix degrés dehors, coucher du soleil à 16h30.

Laurent Perez

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