mercredi 26 janvier 2011

Dernières nouvelles des balkans III


La Bosnie de l'Est

En arrivant dans une petite ville d'ex-Yougo, on se dit souvent : "Mais qu’est-ce que c'est que cette horreur ? " devant les tours de béton qui se dressent partout. Les pays communistes ont fait, c'est-a-dire détruit, en 30 ans, ce que le capitalisme avait, lui, mis 200 ans à détruire. Ce n'est pas seulement vrai en Albanie : même dans un pays comme la Yougoslavie dont le régime était plutôt modéré, il n'existe quasiment plus aucune ville ayant garde un quartier ancien relativement homogène. Il fallait faire moderne.
En Bosnie, la guerre de 1991-95 a en plus repassé une couche. Donc, en arrivant à Foča, je serais reparti illico si seulement il y avait encore eu des bus. Pourtant, c'est la plus agréable des 3 villes de Bosnie orientale où je sois allé, tout simplement parce qu'il y a des universités, donc des jeunes, donc des bars. A part cela, tout était laid, et l'ambiance telle qu'elle peut être après l'épuration ethnique. A la fin de la guerre, les Serbes avaient même rebaptise la ville "Srbinje", c'est à dire à peu près "Serbeville", histoire que ça soit bien clair. A l'entrée de la ville on voit un grand monument aux "646 héros serbes" tombes "pour la liberté", c'est à dire en expulsant et massacrant la population musulmane, le genre de trucs qui fait regretter de comprendre ce qu'on lit. C'est à Foča que j'ai commence à trouver que la Bosnie, cela ressemble parfois plutôt à Shining qu'à Chat noir, chat blanc.


Ensuite, je suis alle a Goražde, la seule ville de Bosnie orientale qui ait réussi à résister aux Serbes, c'est à dire que là ce sont les Serbes qui sont partis d'eux-mêmes au début de la guerre. Ce serait donc un peu moins pénible si l'ambiance, chez les Musulmans des petites villes, contrairement à Sarajevo, n'était pas de plus en plus puritaine. J'ai longuement discuté avec le serveur de mon hôtel, un soir, et j'en suis arrivé à la conclusion que l'islam était vraiment la religion qui savait le mieux parler aux cons (avec le protestantisme évangélique, évidemment.)

Une chose lassante, en parlant avec les gens, mais surtout avec les Serbes et les Bosniaques, c'est ce qu'un spécialiste de la région appelle le "Balkanombrilisme". Les habitants des Balkans sont très souvent persuadés que leurs problèmes passionnent le reste du monde, et que les européens ou les américains sont anti-musulmans, ou anti-Serbes. J'ai le plus grand mal du monde à leur faire comprendre que tout le monde s'en fout, que la moitié des gens n'ont toujours pas compris que la Yougoslavie n'existait plus, et que tout ce qu'on leur demande c'est de ne pas faire de vagues. Comme ils sont paranoïaques et qu'ils se répètent leurs salades en boucle depuis 15 ans, c'est peine perdue. Pour eux, tout ça est plus valorisant que de se dire qu'ils sont tout simplement les pays les plus pauvres d'Europe et que personne ne veut d'eux. Par exemple, tout le monde s'imagine que son pays est très riche en ressources naturelles et que c'est pour ça qu'on est intervenu dans leurs conflits. J'ai une fois somme un Musulman de me donner un exemple, et il m'a dit : l'eau, bientôt il y aura des guerres de l'eau et nous en avons de trop. En attendant, ils importent leurs eaux minérales de Slovénie...)

La ville elle-même était laide, sans intérêt à part la Drina, la grande rivière qui, depuis le Moyen Age, sert de frontière entre la Bosnie et la Serbie, et disons même entre l'Orient et l'Occident. C'est un torrent, tempétueux, irascible, qui roule ses flots grises dans un grondement incessant - mais un torrent qui fait 100 mètres de large, c'est vraiment impressionnant. En Bosnie de l'Est c'est la Drina surtout que j'étais venu voir, et elle en vaut la peine, c'est une rivière magnifique. Il y a Goražde un pont qui la franchit en pleine ville et la nuit, sous la neige qui tombait à gros flocons, c'était superbe.

Descendant toujours la Drina, j'ai voulu aller voir le fameux "pont sur la Drina" a Višegrad. Mais bon, là, le pont, ben quand on l'a vu on l'a vu, et le bled faisait cette fois penser à Dogville. La population musulmane a été massacrée pendant la guerre (3000 morts et des bricoles, dont les corps ont été jetés dans la Drina du haut du pont ; pont que le syndicat d'initiative de la municipalité serbe continue à vendre imperturbablement comme celui du roman d'Ivo Andrić, après que les serbes aient détruit la ville et le mode de vie qu'il y décrit). J'ai beau taché d'être impartial et compréhensif, et de ne pas donner dans l'hystérie anti-serbe, autant la Serbie est un pays merveilleux, autant la Republika Srpska (la République serbe de Bosnie) est un endroit insupportable, qui vit assis sur des crimes de guerre massifs et une épuration ethnique complète. On s'y sent mal, on est pressé d'en partir quand on y est. La moitié de la population est la parce qu'elle remplace les Musulmans expulsés, et l'on sent une espèce d'agressivité, de noirceur, qui sont pénibles.

Décidé à me barrer au plus vite pour la Serbie, sur le coup de 18-19 heures, je me suis trouvé dans un minibus (ou il n'y avait qu'une autre passagère) sur la route qui relie la Bosnie et la Serbie à travers les montagnes du Zlatibor.
Déjà, étant arrivé en avance, j'avais passé une demi-heure dans la nuit, sous la neige, à attendre le bus devant une station-service à la sortie de la ville, face au cimetière. J'ai d'abord voulu lier conversation avec le pompiste, mais il était occupé à rentrer des dizaines de cartons d'huiles et de lubrifiants pour moteur ; et puis, on avait vite fait le tour. Alors ma seule distraction à consisté à essayer d'amadouer un chien boiteux qui cherchait désespérément à s'abriter du vent glace mais partait (en boitant donc) à chaque fois que j'essayais de l'approcher. Ensuite, dans le bus, la neige a tourné à la tempête. Pas de circulation, donc la route a tout de suite été toute blanche. Il y avait tellement de brouillard qu'on ne voyait plus la route, même avec les pleins phares allumés. Et comme par hasard, les seuls moments où on la voyait un peu, c'était quand on passait à côté d'un précipite, ç'aurait été bête de rater le spectacle. Le chauffeur avançait à 30 km/h maximum, mais je n'aurais pas été contre qu'il ralentisse encore un peu. Bref, à ce moment précis, je me suis dit que c'était une belle heure pour mourir que celle de l'apéro à la Taverne ( nb : bistro que tenait le père de Laurent, sorte de 4Gats strasbourgeois ), mais que si ça pouvait attendre ce ne serait pas mal non plus.


Premiers jours en Serbie

En Serbie j'ai atterri à Užice sous la neige. L'architecture de la ville est du genre futuriste. 50000 habitants, mais des tours de vingt étages. Comme la ville est plutôt calme et prospère, ça ressemblait assez à l'Amérique telle qu'on la voit dans les films des années 70.
Je dormais au 13e étage d'un hôtel en forme de fusée spatiale. Point capital pour séjourner quelques jours a un endroit, pouvoir lire, écrire, etc., j'ai trouvé un chouette bistrot à 200 m, face à la gare : un ancien wagon de chemins de fer en bois, tranformé en rade. C'était agréable, Užice, même s'il n'y avait rien à faire.
En me réveillant le matin, je regardais la neige sur la ville en contrebas.
Je suis allé un jour visiter l'église d'Arilje, a 30 bornes, première étape de mon "Monastery tour". C'était l'église d'un monastère épiscopal de la fin du XIIIe siècle. Les bâtiments monastiques ont été détruit à l'époque de la conquête turque au XVe, puis des guerres austro-turques de la fin du XVIIe et du début du XVIIIe ; de ce fait le siège de l'évêché a filé, il y a de ça plusieurs siècles, dans un autre monastère, et on me parlait de ça comme d'un scandale, avec plein de sous-entendus rancuniers... Les fresques n'étaient pas exceptionnelles, mais bien conservées. Les gens d'Arilje doivent être d'un naturel jaloux, car ils essaient de vendre à toute force un "Ange bleu" qu'on a dégotté dans un coin de la coupole totalement invisible d'en bas, pour rivaliser avec l'"Ange blanc" du monastère de Mileševa, parfaitement visible, magnifique et mondialement connu. Peu après mon arrivée à Arilje a commencé un baptême (d'adulte) auquel on m'a invité à assister, puis à boire le café au konak (la maison du prêtre ; en général, le konak c'est la partie du monastère qui sert à la vie des moines ; c'est le mot turc qui servait à décrire la partie privée d'une maison, comme en arabe le harem).


J'ai eu plusieurs fois des discussions avec des culs-bénis depuis cette première fois.
Tous s'inquiètent beaucoup de l'islamisation de la France, qu'ils considèrent comme un pays catholique. Ils sont stupéfaits quand je leur signale que pas plus de 5% des gens va encore à l'église, que par ailleurs tout le monde s'en fout, que je ne suis pas baptisé et que mon père non plus, et que ceux qui le sont ne s'en foutent pas moins... Dans l'ensemble, ils le déplorent, sauf un moine que j'ai vu hier qui, quand je lui ai dit que le catholicisme, c'était fini, m'a répondu, et en français : tant mieux, de toute façon ce sont des hérétiques.
Hier, un type dans une église a qui j'étais allé demander le chemin d'un monastère (j'essaie de choisir mes interlocuteurs, la ville est très majoritairement musulmane) et qui a commencé à m'interroger sur la pratique religieuse en France, a fini par me demander, très étonné :
- Mais en France les gens ne craignent pas Dieu ?
- Heu...

Evidemment, vu que je vais voir des monastères, les gens avec qui je parle sont particulièrement religieux (on se signe avant de commencer à boire son café, par exemple... son café turc, bien sûr ; on se salue en disant "Dieu nous aide") ; mais pour autant je crois qu'ils sont assez représentatifs de la majorité de la population serbe. Je réviserai peut-être mon opinion dans les prochaines semaines, mais ces gens n'ont rien de bizarre, de discordant par rapport aux autres que je croise, excepte une toute petite minorité de gens très occidentalisés. En tout cas, les séductions de la société de consommation n'ont pas encore pris.


Après Užice, je suis allé à Prijepolje, une grosse bourgade près de la frontière monténégrine, pour voir un autre monastère. L'affreux bled. Un froid de canard, de la neige partout, pas un bar correct (rien entre le lounge-bar et la taverne balkanique lugubre), rien.
L'hôtel, un immense machin a la sortie de la ville, un bloc de béton a la Shining, dont j'étais le seul client. La dizaine d'employés que j'ai vus en l'espace de 24 heures se déplaçaient en parka d'une pièce chauffée à une autre. J'ai pris le petit déjeuner tout seul, servi par le directeur en parka, dans une salle à manger pour 100 personnes au bout de laquelle on avait regroupé quelques tables en carré près du "kalorifer" totalement inefficace qui ressemblait à un énorme sèche-cheveux. (Je suis moi aussi resté en parka pour prendre le petit déjeuner ; on se fait vite aux coutumes locales quand on en comprend l'utilité.)
Le monastère de Mileševa était superbe, mais j'étais surtout pressé de partir pour ne pas rater l'unique minibus allant dans ma direction. La route traversait les régions les plus froides de Serbie. On est restés arrêté une demi-heure dans un bled qui à la nuit tombante ressemblait à une station inuit dans le Grand Nord canadien. De la neige partout, plus de routes ni de chemins, et des maisons toutes neuves dans toutes les directions, sans ordre. Terrible.
En redescendant vers Novi Pazar, on est tombés sur un barrage routier : un camion était retourné comme une crêpe sur la route, posé sur le toit, les quatre roues en l'air. Notre minibus a mis 4 heures pour faire 100 bornes.

Novi Pazar est très différente de cet été. Déjà, il ne fait pas 35 degrés, mais dans les -11. C'est-à-dire qu'on se réjouit quand il neige le matin, ça veut dire que le temps se réchauffe. D'autre part, ce n'est plus le Ramadan. En dépit du froid, des filles au décolleté abyssal se risquent hardiment sur le verglas du haut de leurs talons de 10 cm. Bon, enfin il fait surtout très froid. J'ai acheté un caleçon long, sorti mes chaussettes de ski et intercalé un sous-pull polaire entre mon tee-shirt et mon pull en cachemire, mais j'ai fini par comprendre qu'il fallait être con pour partir randonner par un temps pareil et que si les nomades se reposent d'habitude en hiver, ce n'est pas pour rien. Donc, aujourd'hui, repos.


J'ai passé hier, où il faisait nettement moins froid, peut-être -1 ou -2, avec beaucoup de neige, la première excellente journée depuis mon arrivée dans les Balkans.
Le matin, je suis monté à l'église saint-Pierre, la plus vieille de Serbie (plusieurs périodes, VIe au Xe siècles). Je remontais les faubourgs de Novi Pazar le long de la route (c'est à 20 minutes de marche) et tout d'un coup je l'ai vue, toute blanche sous la neige, sur une colline en hauteur, entourée de vieilles tombes. Il y a des moments en voyage où on est bien payé de ses peines. La porte était fermée, alors je suis allé toquer à la porte de la maison à côté. Une vieille a ouvert, qui avait aux pieds ces grosses chaussettes de laine dont j'avais acheté une paire au bazar. Elle a enfilé des escarpins, mis son fichu, pris son bâton et m'a accompagné à l'église. Elle était contente de me la faire voir (j'ai pu grimper dans la galerie de la coupole, le genre de choses totalement impossibles dans un monastère touristique), et de papoter avec un étranger, mais aussi elle avait froid et n'avait pas envie d'y passer la journée, alors je suis resté un quart d'heure et je suis parti. Elle m'a un peu montré les fresques :
- Ca c'est saint Nicolas...
- Il a pas sa slava bientôt (sa fête votive, très particulière à la culture serbe - j'espérais me faire inviter dans une famille ce jour-là, mais dans une ville musulmane ça parait compliqué) ?
- Ah oui, c'est possible.
- Et ceux-là c'est qui ?
- Ceux-là... (Elle se signe) Ah Nom de Dieu... Ah Nom de Dieu... (Elle se résigne.) Boh, Dieu s'en rappelle, c'est le principal, hehe !



A force d'être rafistolée au cours des siècles, l'église ressemble à une grotte. Le naos (la partie centrale, plus ou moins ronde, où a lieu l'office ou plutôt, comme on dit ici "le service de Dieu") est minuscule, je ne sais pas si on peut y rentrer à vingt. Les fresques sont abîmées mais très belles. Bref, vu qu'on était déjà jeudi et que Novi Pazar est plutôt agréable à vivre, je me suis dit que j'allais rester jusqu'à dimanche pour assister à l'office. En me raccompagnant la vieille (Jovanka, Jeannette) m'a posé des questions sur ma famille, etc., et m'a salué de la façon la plus gracieuse, comme on sait encore le faire ici : "Va... Que Dieu te garde... Bon voyage... Sois béni, tu sais que Dieu aime tous ses enfants... J'ai été très heureuse de te connaître... Vivat !"
(Je viens de voir qu'il y avait une photo de Jovanka sur la page du Wikipedia serbe consacrée a l'église !!! )
Je suis presque revenu en courant.


L'après-midi, je suis allé au monastère de Djurdjevi Stupovi (Les Tours de Saint-Georges), à une grosse demi-heure de grimpette dans les collines. Je me suis arrêté à une église pour demander mon chemin, j'ai été invité à prendre le café, le facteur est passé et s'est fait offrir une rakija pour la route... Le chemin était magnifique, de la neige partout, et pas un bruit sauf parfois un souffle de vent et quelques oiseaux (un rapace m'a survolé assez longtemps en faisant un drôle de bruit de grenouille).
La plupart des monastères sont installés dans la forêt, au fond d'un vallon, mais celui-là est sur un promontoire, ouvert à tous les vents, dominant tout le paysage alentour. Il est construit en cercle, comme tous les monastères serbes : les bâtiments conventuels et les remparts forment le cercle, l'église est au milieu. Djurdjevi Stupovi est en cours de reconstruction sous l'égide de l'UNESCO. Apres la deuxième guerre mondiale il n'en restait presque rien. Maintenant des moines y vivent à nouveau. On a reconstruit un konak, mais il fait encore très froid dans l'église.

Nikon, le moine (gros, francophone et très marrant) qui m'a guidé m'a expliqué qu'en hiver les moines essayaient d'amadouer le supérieur pour pouvoir dire l'office au konak, qui est chauffé. Le moine m'a fait faire le tour, sous la neige, il n'y a plus grand chose "à voir" mais c'était épatant de se traîner dans la neige, tout autour de l'église, en papotant avec ce gros moine qui essayait sans cesse de mieux fermer un minuscule petit gilet de laine noire. Le monastère est très petit, et sur ces hauteurs, sous le vent et la neige, on sent une immense solitude.
En me raccompagnant, Nikon a franchi la porte du monastère et m'a dit en rigolant "Bon, comme ça je serai sorti aujourd'hui !" Puis, sérieusement : "Quand on veut devenir moine, on entend parler de ceux qui ne sont pas sortis pendant 40, 50 ans, on est très impressionné mais en fait ... on n'en a pas besoin... C'est ici chez nous, on y est bien, alors..."
Alors tout cela est bien assez long pour aujourd'hui et j'ai faim.

Novi Pazar, Serbie. Un peu de neige, il fait moins dix...

Laurent Perez

mercredi 5 janvier 2011

Dernières nouvelles des balkans II

Puisque j'ai décidé de rester quelques jours à Novi Pazar, qu'il fait -11 donc trop froid pour se balader toute la journée, et qu'il faut bien s'occuper, je m'attèle à un 2e mail collectif. C'est un numéro double ( publié en plusieurs salves NdDT), car il contient d'abord quelques trucs notés avant de partir de Sarajevo. Donc :


DERNIERES NOUVELLES DES BALKANS

( Publication informatique à la périodicité irrégulière et à l'orthographe indépendante de ma volonté )

Numéro 2-3 - 17 décembre 2010

Avant tout, une page d'actualité :

Le premier ministre croate, Ivo Sanader, avait démissionné il y a peut-être un an, assez mystérieusement, invoquant de vagues problèmes de santé et de la lassitude envers la politique. On a appris depuis que c'est Merkel (!) qui, après l'avoir beaucoup soutenu pendant sa campagne électorale, avait appris qu'il s'était abondamment sucré au passage en "facilitant" les investissements d'une banque autrichienne en Croatie, et l'avait prié de démissionner avant de se faire gauler et de la mettre dans la merde. Depuis, divers signes montraient qu'il cherchait à s'installer aux USA, ou il avait commencé à donner des cours, acheter une maison, etc., et pendant ce temps d'autres enquêtes commençaient en Croatie même. Et lui qui continuait de dire que, non, non, il n'avait rien fait et que c'était par goût personnel qu'il songeait à quitter le pays, qu'il avait tissé des liens en Amérique, qu'il en avait tellement marre de la politique, etc. Il y a une dizaine de jours, les enquêtes se rapprochant de Sanader, le Sabor (le Parlement croate) s'apprête à lever son immunité parlementaire pour permettre à la justice de l'entendre. Informé par une taupe, il prend la fuite ! On apprend qu'il est passé en Slovenie (a 30 bornes seulement de Zagreb) avec son passeport diplomatique, donc dans l'espace Schengen, et que là, pour le ravoir... Alors pendant 24 heures, à la télé croate, ç'a été "Où est passé Sanader ?"

En fait, il a été jusqu'à Munich (on l'attendait à Innsbruck, où vit son frère) pour demander un visa au consulat américain, qui a refusé de le lui donner. Panique, il a fait demi-tour pour retourner en Autriche. Entre-temps, mandat d'arrêt international, Interpol, et boum on l'arrête près de Salzbourg. Mais maintenant l'Autriche ne veut plus l'extrader car les juges autrichiens en ont aussi après lui ! Conclusion par l'absurde : toute la Croatie se félicite beaucoup de cette histoire, qui prouve que le pays a fait beaucoup de progrès dans la lutte contre la corruption.


Notes de Sarajevo

Le dernier jour, à l'auberge de jeunesse de Sarajevo, les Australo-Americains ont été remplacés par des Japonais. Deux dans ma chambre. Drôles de personnages. Un garçon extrêmement cordial et aussi extrêmement bruyant, mais pas des bruits "occidentaux" (rires débiles, hurlements, etc.) : portes claquées, démarche lourde, rangement continuel d'une incroyable quantité d'affaires, soupirs bruyants, râclements de gorge, etc. Je ne pouvais pas m'empêcher d'admirer un aussi total sans-gêne, qui n'est pas de l'impolitesse mais, simplement, une absence de gêne physique qui n'est pas sans une certaine élégance. Il y avait aussi une fille, qui a passé une nuit une demi-heure à ranger minutieusement toutes ses affaires (parmi lesquels une multitude de produits de beauté, quand je pense aux sacs minuscules avec lesquels les Japonais voyageaient il y a une dizaine d'années...) dans la pénombre, accroupie par terre, sérieuse et appliquée comme un enfant. Cela m'a rappelé un passage d'Un Barbare en Asie ou Michaux raconte que, dans le Japon de 1930, quand on allait aux putes, pendant qu'on piquait un petit roupillon après avoir tiré son coup, la fille ouvrait votre valise pour y replier toutes les chemises et tout bien ranger. D'ailleurs, penser à Michaux, au réveil, m'a assez déprimé car vraiment, même sous amphétamines, je n'arriverai jamais a écrire un récit de voyage aussi génial qu'Ecuador.

Il y a à Sarajevo un "Caffe Tito" devant lequel on lit des banderoles comme "Vive le 1er mai, fête du travail", "Tito est à nous", "Nous sommes à Tito", "25 mai, jour de la jeunesse"... C'est ironique mais seulement à moitié. D'ailleurs il reste des rues Tito dans toutes les villes d'ex-Yougoslavie (sauf peut-être à Prishtina... - et sauf en Serbie !, ajout postérieur), ce qui n'est pas le cas avec les dictateurs des autres pays de l'Est. J'ai vu sur un marché un tee-shirt imitant les avis de recherche des Allemands pendant la guerre et qui disait : "On recherche Tito, coupable d'avoir pendant cinquante ans interdit la faim, la misère et le chômage, d'avoir pendant cinquante ans offert à tous l'éducation et la santé gratuites, d'avoir pendant cinquante ans mis en prison les nationalistes qui sont aujourd'hui au pouvoir..."

Un des aspects toujours marrants des voyages dans les pays pauvres, c'est la radinerie du touriste. Apres trois jours, je m'arrache les cheveux quand un repas gargantuesque m'a coûté 4 euros, je m'indigne qu'on me demande 2 euros pour mon paquet de Davidoff (vu qu'en Serbie c'est seulement 1,60), et je trouve le boucher un peu gonflé de vendre ses délicieuses escalopes de veau 10 euros le kilo.


Pour la bouffe, c'est assez peu varié. Trois sortes de restaurants : les ćevapdžinica, les plus courants, vendent de la viande variée sous deux ou trois formes différentes, servis avec de l'oignon cru émincé et du pain ; les buregdžinica font des feuilletés à la viande, au fromage ou aux épinards, très bons et pas chers mais très bourratifs, de sorte qu'il est difficile d'en manger plus de 2 ou 3 fois par semaine ; les aščinica, plus chers et moins courants, font des plats cuisines, des ragoûts... Sur les marchés, en cette saison, on ne trouve rien de plus exotique que des bananes et des kiwis ; comme fruits, surtout des pommes et des mandarines, comme légumes, navets, poireaux, patates (délicieuses, odorantes, charnues, incroyables). Rien n'est à plus de 1,50 euros le kilo, les patates sont à 50 cts maximum. Au marché couvert, toutes sortes de viandes (même du porc) (évitez la génisse, c'est assez coriace), et des fromages rudimentaires. Résultat, je mange à peu près un demi-kilo de barbaque par jour. Mais, à force de manger des ćevapi vraiment délicieux, même quand on en mange la veille et l'avant-veille, on se prend à saliver en sentant l'odeur de viande grasse et d'oignon qui s'échappe des grills. Les restaurants chic se présentent généralement sous la forme de pizzerias.


J'ai "trouvé" à Sarajevo, sur la grande place du bazar, à côté de la fontaine Sebilj, un petit café où je me sens bien. Le patron me salue, maintenant. Mardi vers midi, il faisait très bon, je me suis installé sur la terrasse à coté d'un type (il y a une seule table et 4 ou 5 chaises en tout), je rentre commander un café, quiproquo, le serveur en apporte deux, pas grave, à ce prix-là (0,50 euro) je peux offrir le deuxième - ce qui n'empêche pas quelques jurons bien sentis du type et du serveur ("Je te baise", "Baise-le", "Je t'ai baisé", ce qui est à peu près l'équivalent de "Mince alors" en ex-YU). Quand je rentre pour payer, le patron (un petit gros en costume de cuistot, qui l'autre jour se regardait les points noirs dans la longue glace qui fait face au bar) me dit, en me montrant sur ses doigts : "Ca c'est jedan (un) ça c'est dva (deux), ça il faut que tu le saches !" Il était tellement sympathique que je n'ai même pas été vexé.

Le président de la République serbe de Bosnie vient de comparer, dans une interview, Sarajevo à Téhéran. C'est assez comique, en fait. J'ai vu ce matin une banderole pour la nouvelle année musulmane ; d'ailleurs c'était celle de l'année dernière, où ils avaient seulement remplacé le dernier chiffre du millésime. Elle faisait autant d'effet que, pour nous, une affiche appelant à prier la Vierge un 15 août. Tout le monde s'en tamponne. On ne trouve pas d'alcool partout, mais la bière (fabriquée en pleine ville ; la brasserie fait d'ailleurs partie des très rares industries qu'on est parvenu à faire fonctionner, au prix de gigantesques efforts, pendant tout le siège, en construisant une canalisation spéciale puisque l'eau était coupée aux robinets) se vend en bouteilles de 2 litres. Les pays musulmans sont très représentes diplomatiquement. L'Arabie et l'Iran ont fourni une aide stratégique, bien visible : reconstruction de la gare, de la faculté de théologie islamique, etc. Nom de Dieu, s'ils voyaient comment les filles s'habillent, ils regretteraient leur pognon. Je suis allé voir un vieux pont ottoman, dans la montagne, à 2-3 bornes du centre ; les bords du pont étaient pleins de vieilles canettes et d'emballages de capotes vides ! Ce n'est pas exactement l'idée que je me fais de Téhéran...


Le même a dit, en même temps, qu'il irait à Srebrenica quand il trouvera des responsables croates et bosniaques pour aller avec lui à Jasenovac, le camp où les Oustachis ont exterminé pendant la 2e guerre 200.000 Serbes et Juifs. Il n'a pas tort. A Mirogoj, le "Père Lachaise" de Zagreb où j'étais allé voir la tombe de Miroslav Krleža (le plus grand écrivain croate du XXe siècle -cf l'illustration NdDT), il y a un grand monument aux morts de 14-18 (pendant laquelle les Croates étaient Autrichiens, tandis que certains comme Krleža justement se sont engagés du côté des Alliés, un peu comme en Alsace sauf qu'ici rien n'est précisé...), un petit aux morts de 39-45 (mais lesquels ? les Oustachis ? les SS ? ou les résistants ?), un autre aux victimes du massacre de Bleiburg (massacre particulièrement odieux des restes de l'armée croate par les partisans de Tito, début 45), mais rien pour les partisans, rien pour les victimes des Oustachis... Vraiment gonflé. J'ai été d'autant plus agacé quand je me suis retrouvé, 50 mètres plus loin, dans le cimetière militaire allemand de 39-45, refait à neuf des 1996 en coopération germano-croate, avec les noms de tous les soldats allemands morts en Croatie, c'est à dire les nazis qui occupaient le pays et y ont installé le plus meurtrier de tous les régimes fascistes !

Laurent Perez