mercredi 5 janvier 2011

Dernières nouvelles des balkans II

Puisque j'ai décidé de rester quelques jours à Novi Pazar, qu'il fait -11 donc trop froid pour se balader toute la journée, et qu'il faut bien s'occuper, je m'attèle à un 2e mail collectif. C'est un numéro double ( publié en plusieurs salves NdDT), car il contient d'abord quelques trucs notés avant de partir de Sarajevo. Donc :


DERNIERES NOUVELLES DES BALKANS

( Publication informatique à la périodicité irrégulière et à l'orthographe indépendante de ma volonté )

Numéro 2-3 - 17 décembre 2010

Avant tout, une page d'actualité :

Le premier ministre croate, Ivo Sanader, avait démissionné il y a peut-être un an, assez mystérieusement, invoquant de vagues problèmes de santé et de la lassitude envers la politique. On a appris depuis que c'est Merkel (!) qui, après l'avoir beaucoup soutenu pendant sa campagne électorale, avait appris qu'il s'était abondamment sucré au passage en "facilitant" les investissements d'une banque autrichienne en Croatie, et l'avait prié de démissionner avant de se faire gauler et de la mettre dans la merde. Depuis, divers signes montraient qu'il cherchait à s'installer aux USA, ou il avait commencé à donner des cours, acheter une maison, etc., et pendant ce temps d'autres enquêtes commençaient en Croatie même. Et lui qui continuait de dire que, non, non, il n'avait rien fait et que c'était par goût personnel qu'il songeait à quitter le pays, qu'il avait tissé des liens en Amérique, qu'il en avait tellement marre de la politique, etc. Il y a une dizaine de jours, les enquêtes se rapprochant de Sanader, le Sabor (le Parlement croate) s'apprête à lever son immunité parlementaire pour permettre à la justice de l'entendre. Informé par une taupe, il prend la fuite ! On apprend qu'il est passé en Slovenie (a 30 bornes seulement de Zagreb) avec son passeport diplomatique, donc dans l'espace Schengen, et que là, pour le ravoir... Alors pendant 24 heures, à la télé croate, ç'a été "Où est passé Sanader ?"

En fait, il a été jusqu'à Munich (on l'attendait à Innsbruck, où vit son frère) pour demander un visa au consulat américain, qui a refusé de le lui donner. Panique, il a fait demi-tour pour retourner en Autriche. Entre-temps, mandat d'arrêt international, Interpol, et boum on l'arrête près de Salzbourg. Mais maintenant l'Autriche ne veut plus l'extrader car les juges autrichiens en ont aussi après lui ! Conclusion par l'absurde : toute la Croatie se félicite beaucoup de cette histoire, qui prouve que le pays a fait beaucoup de progrès dans la lutte contre la corruption.


Notes de Sarajevo

Le dernier jour, à l'auberge de jeunesse de Sarajevo, les Australo-Americains ont été remplacés par des Japonais. Deux dans ma chambre. Drôles de personnages. Un garçon extrêmement cordial et aussi extrêmement bruyant, mais pas des bruits "occidentaux" (rires débiles, hurlements, etc.) : portes claquées, démarche lourde, rangement continuel d'une incroyable quantité d'affaires, soupirs bruyants, râclements de gorge, etc. Je ne pouvais pas m'empêcher d'admirer un aussi total sans-gêne, qui n'est pas de l'impolitesse mais, simplement, une absence de gêne physique qui n'est pas sans une certaine élégance. Il y avait aussi une fille, qui a passé une nuit une demi-heure à ranger minutieusement toutes ses affaires (parmi lesquels une multitude de produits de beauté, quand je pense aux sacs minuscules avec lesquels les Japonais voyageaient il y a une dizaine d'années...) dans la pénombre, accroupie par terre, sérieuse et appliquée comme un enfant. Cela m'a rappelé un passage d'Un Barbare en Asie ou Michaux raconte que, dans le Japon de 1930, quand on allait aux putes, pendant qu'on piquait un petit roupillon après avoir tiré son coup, la fille ouvrait votre valise pour y replier toutes les chemises et tout bien ranger. D'ailleurs, penser à Michaux, au réveil, m'a assez déprimé car vraiment, même sous amphétamines, je n'arriverai jamais a écrire un récit de voyage aussi génial qu'Ecuador.

Il y a à Sarajevo un "Caffe Tito" devant lequel on lit des banderoles comme "Vive le 1er mai, fête du travail", "Tito est à nous", "Nous sommes à Tito", "25 mai, jour de la jeunesse"... C'est ironique mais seulement à moitié. D'ailleurs il reste des rues Tito dans toutes les villes d'ex-Yougoslavie (sauf peut-être à Prishtina... - et sauf en Serbie !, ajout postérieur), ce qui n'est pas le cas avec les dictateurs des autres pays de l'Est. J'ai vu sur un marché un tee-shirt imitant les avis de recherche des Allemands pendant la guerre et qui disait : "On recherche Tito, coupable d'avoir pendant cinquante ans interdit la faim, la misère et le chômage, d'avoir pendant cinquante ans offert à tous l'éducation et la santé gratuites, d'avoir pendant cinquante ans mis en prison les nationalistes qui sont aujourd'hui au pouvoir..."

Un des aspects toujours marrants des voyages dans les pays pauvres, c'est la radinerie du touriste. Apres trois jours, je m'arrache les cheveux quand un repas gargantuesque m'a coûté 4 euros, je m'indigne qu'on me demande 2 euros pour mon paquet de Davidoff (vu qu'en Serbie c'est seulement 1,60), et je trouve le boucher un peu gonflé de vendre ses délicieuses escalopes de veau 10 euros le kilo.


Pour la bouffe, c'est assez peu varié. Trois sortes de restaurants : les ćevapdžinica, les plus courants, vendent de la viande variée sous deux ou trois formes différentes, servis avec de l'oignon cru émincé et du pain ; les buregdžinica font des feuilletés à la viande, au fromage ou aux épinards, très bons et pas chers mais très bourratifs, de sorte qu'il est difficile d'en manger plus de 2 ou 3 fois par semaine ; les aščinica, plus chers et moins courants, font des plats cuisines, des ragoûts... Sur les marchés, en cette saison, on ne trouve rien de plus exotique que des bananes et des kiwis ; comme fruits, surtout des pommes et des mandarines, comme légumes, navets, poireaux, patates (délicieuses, odorantes, charnues, incroyables). Rien n'est à plus de 1,50 euros le kilo, les patates sont à 50 cts maximum. Au marché couvert, toutes sortes de viandes (même du porc) (évitez la génisse, c'est assez coriace), et des fromages rudimentaires. Résultat, je mange à peu près un demi-kilo de barbaque par jour. Mais, à force de manger des ćevapi vraiment délicieux, même quand on en mange la veille et l'avant-veille, on se prend à saliver en sentant l'odeur de viande grasse et d'oignon qui s'échappe des grills. Les restaurants chic se présentent généralement sous la forme de pizzerias.


J'ai "trouvé" à Sarajevo, sur la grande place du bazar, à côté de la fontaine Sebilj, un petit café où je me sens bien. Le patron me salue, maintenant. Mardi vers midi, il faisait très bon, je me suis installé sur la terrasse à coté d'un type (il y a une seule table et 4 ou 5 chaises en tout), je rentre commander un café, quiproquo, le serveur en apporte deux, pas grave, à ce prix-là (0,50 euro) je peux offrir le deuxième - ce qui n'empêche pas quelques jurons bien sentis du type et du serveur ("Je te baise", "Baise-le", "Je t'ai baisé", ce qui est à peu près l'équivalent de "Mince alors" en ex-YU). Quand je rentre pour payer, le patron (un petit gros en costume de cuistot, qui l'autre jour se regardait les points noirs dans la longue glace qui fait face au bar) me dit, en me montrant sur ses doigts : "Ca c'est jedan (un) ça c'est dva (deux), ça il faut que tu le saches !" Il était tellement sympathique que je n'ai même pas été vexé.

Le président de la République serbe de Bosnie vient de comparer, dans une interview, Sarajevo à Téhéran. C'est assez comique, en fait. J'ai vu ce matin une banderole pour la nouvelle année musulmane ; d'ailleurs c'était celle de l'année dernière, où ils avaient seulement remplacé le dernier chiffre du millésime. Elle faisait autant d'effet que, pour nous, une affiche appelant à prier la Vierge un 15 août. Tout le monde s'en tamponne. On ne trouve pas d'alcool partout, mais la bière (fabriquée en pleine ville ; la brasserie fait d'ailleurs partie des très rares industries qu'on est parvenu à faire fonctionner, au prix de gigantesques efforts, pendant tout le siège, en construisant une canalisation spéciale puisque l'eau était coupée aux robinets) se vend en bouteilles de 2 litres. Les pays musulmans sont très représentes diplomatiquement. L'Arabie et l'Iran ont fourni une aide stratégique, bien visible : reconstruction de la gare, de la faculté de théologie islamique, etc. Nom de Dieu, s'ils voyaient comment les filles s'habillent, ils regretteraient leur pognon. Je suis allé voir un vieux pont ottoman, dans la montagne, à 2-3 bornes du centre ; les bords du pont étaient pleins de vieilles canettes et d'emballages de capotes vides ! Ce n'est pas exactement l'idée que je me fais de Téhéran...


Le même a dit, en même temps, qu'il irait à Srebrenica quand il trouvera des responsables croates et bosniaques pour aller avec lui à Jasenovac, le camp où les Oustachis ont exterminé pendant la 2e guerre 200.000 Serbes et Juifs. Il n'a pas tort. A Mirogoj, le "Père Lachaise" de Zagreb où j'étais allé voir la tombe de Miroslav Krleža (le plus grand écrivain croate du XXe siècle -cf l'illustration NdDT), il y a un grand monument aux morts de 14-18 (pendant laquelle les Croates étaient Autrichiens, tandis que certains comme Krleža justement se sont engagés du côté des Alliés, un peu comme en Alsace sauf qu'ici rien n'est précisé...), un petit aux morts de 39-45 (mais lesquels ? les Oustachis ? les SS ? ou les résistants ?), un autre aux victimes du massacre de Bleiburg (massacre particulièrement odieux des restes de l'armée croate par les partisans de Tito, début 45), mais rien pour les partisans, rien pour les victimes des Oustachis... Vraiment gonflé. J'ai été d'autant plus agacé quand je me suis retrouvé, 50 mètres plus loin, dans le cimetière militaire allemand de 39-45, refait à neuf des 1996 en coopération germano-croate, avec les noms de tous les soldats allemands morts en Croatie, c'est à dire les nazis qui occupaient le pays et y ont installé le plus meurtrier de tous les régimes fascistes !

Laurent Perez