mercredi 6 avril 2011

Dernières nouvelles des balkans (IV)

Préambule...
- Eh bien, Laurent, ches vacanches en Cherbie ?

- Oh ben ça va, je suis en ce moment à Nich.
- A Niche ? Cha par egjemple, j'aurais juré que tu étais en Cherbie. Mais quelle chanche d'être à Niche, la Côte d'Ajur et tout, dis-moi on ne ch'embête pas...

Bref, comme disait Desproges : pouf, pouf.
Je commence par une réflexion d'ordre général qui s'est formée ces derniers jours...
ah, pardon !
DERNIERES NOUVELLES DES BALKANS
(Publication informatique à la périodicité irrégulière)
*Numéro 4 - 29 décembre 2010

Je disais donc, une réflexion... ah oui. Alors, depuis une semaine je me suis pas mal déplacé, c'est-à-dire que j'ai changé de ville tous les jours. J'ai descendu la vallée de l'Ibar (qui, comme chacun sait, est rude), puis j'ai remonté celle de la Morava jusqu'à Nis (prononcer, donc, Nich - à la demande d'une partie du public j'indiquerai dorénavant entre parenthèses la prononciation des noms, à supposer qu'ils soient prononçables et pas seulement là pour faire joli sur les panneaux routiers comme on en a parfois l'impression en lisant "Svrljig" ou "Trstenik".

 à noter que tous les e se prononcent comme s'ils portaient un accent aigu, absent sur le clavier que j'utilise ; d'autre part, j'avertis les puristes que ledit clavier ne possède pas non plus les signes diacritiques propres au serbo-croate) (contrairement à ce que pourrait faire croire la façon dont je présente mon itinéraire, je n'ai pas fait tout ce chemin en canoë mais en bus, c'est simplement que le réseau routier suit exactement l'hydrographie, ce qui est d'ailleurs assez intéressant à observer) et j'ai par deux fois constaté des changements brutaux de l'ambiance et du paysage. Une première fois entre Novi Pazar et Raska (Rachka), où on passait sans transition du Moyen-Orient à l'Autriche ou disons la Hongrie ; une deuxième entre Kraljevo (Kralyevo) et Trstenik (Teurstenik), où on avait l'impression de quitter la Hongrie pour entrer en Turquie.


Je pense qu'il y a à ça une explication très simple, et qui résulte de l'influence croisée des deux grandes civilisations qui se sont affrontées dans la région au cours du XIXe siècle : l'Autriche-Hongrie et l'Empire ottoman. Plus une région est restée longtemps sous contrôle ottoman, plus son caractère balkanique est accentué ; plus elle a subi l'influence autrichienne, plus elle parait européenne. C'est ainsi que Sarajevo, qui est comme Nis restée turque jusqu'en 1878, mais est ensuite devenue autrichienne pendant 40 ans alors que Nis était rattachée à la Serbie encore assez... bucolique à cette époque, parait beaucoup plus moderne, plus riche, plus civilisée. Des villes balkaniques que je connais, Nis rappelle surtout Tirana, c'est-à-dire que c'est une sorte de village monté en graine, où on trouve en plein centre des avenues où pas une maison n'a plus d'un étage.

A part ça, je n'ai pas encore vraiment d'impression de Nis, où je suis arrive hier soir tard et fatigué. Disons seulement que j'y ai trouvé (grâce aux excellentissimes guides "In Your Pocket" qui existent dans tous les pays de l'Est et sur Internet) un bar très chouette, le "Paris Art Cafe", logé dans une sorte de vieille ferme où on se sent tout de suite comme chez soi, entièrement décorée de choses relatives a Paris (photos d'écrivains, cartes postales Plonk et Replonk, tableaux de Montmartre) mais, ce qui est très curieux, sans que cela soit trop kitsch ou artificiel. La patronne est simplement une francophile obsessionnelle qui a entassé là tout ce qu'elle appréciait. Elle est tellement francophile que, quand je me suis assis, elle m'a demandé si j'étais français et, quand je lui ai répondu que oui, n'en croyait pas ses oreilles : "non mais c'est vrai ? un VRAI Français? " Et ensuite, emportée par ce charme que j'exerce toujours malheureusement sur les quinquagénaires mi-intellectuelles mi-alcooliques, elle m'a gentiment tenu la jambe pendant trois heures, en passant dans la sono tout ce que sa playlist comptait de chansons d'Aznavour, ce qui n'était pas désagréable. (Par la suite le répertoire s'est élargi à Brassens, Bécaud, Piaf, jusqu'à Joséphine Baker.) Plus intéressant, il ne semble venir dans son bar que des filles très jolies (et d'aucuns savent que quand une fille balkanique est jolie c'est quelque chose ; qui plus est, celles-là n'avaient pas du tout l'air de pouffes, ce qui pour le coup est nettement plus rare).

Ce matin en sortant j'ai croisé une charrette à cheval. J'ai aussi parcouru une sorte de marché intermédiaire entre des puces, une braderie et le marché aux voleurs du boulevard de la Villette, où on trouvait à peu près tout, des habits, des chaussures, des voitures d'occasion, des chiots, des surplus militaires, du chocolat, des montres, des joints de plomberie, des crèmes Nivea, toutes sortes d'outils, des luges, des poêles à bois... Les marchands étaient pour la plupart très spécialisés, ce qui donnait des collections assez incongrues, comme cette vieille dame qui ne vendait que des pulls en laine et des perceuses, où ce type dont le stand ne comportait que des icones et des panonceaux "Attention au chien".


Je ne suis pas sûr qu'il y ait grand chose de palpitant à visiter, et d'ailleurs Nis a beau être la 3e ville de Serbie, on en a vite fait le tour, mais ma priorité est maintenant de finir de lire Sodome et Gomorrhe (que je trouve très amusant de lire dans le pays le plus homophobe d'Europe même si, dans certains cafés où l'ambiance semble un peu bourrue il m'arrive de planquer la couverture) et pour cela je n'ai besoin que d'un bon bar.

Mes étapes précédentes m'ont entrainé de monastère en monastère, de telle sorte que j'en ai eu soupé et que j'en ai rayé trois de la liste ; et entre les deux restants j'ai dû choisir à cause des horaires des bus.

Alors voilà.

La vallée de l'Ibar, au nord de Novi Pazar, est le cœur historique de la Serbie médiévale, où chaque roi a fonde au moins un monastère particulièrement important où il s'est fait enterrer, le plus important de tous étant celui de Studenica (Stoudenitsa), construit sur ordre du fondateur de la dynastie serbe Stefan Nemanja, et poursuivi par son fils Stefan le Premier-Couronne, premier roi de Serbie. Tout ça vers 1200.

Première étape : Gradac (Gradats). Dormi à Raska, bourgade sans intérêt mais où j'ai mangé une délicieuse pljeskavica au kajmak. Gradac est intéressant car il a été fonde par une aristocrate française devenue reine de Serbie, qui y a fait intégrer des éléments de décoration occidentaux, contreforts, arcs brisés, etc., et même une croisée d'ogives dans le narthex, ce qui dans une église orthodoxe est un peu comme si on trouvait un presse-papier "Hello Kitty" en plexiglas dans une sépulture sumérienne. Rien qu'à regarder le chœur, on se sentait en France. Content d'avoir croisé une compatriote, j'ai poussé la familiarité jusqu'à lui faire la bise, c'est-à-dire que j'ai embrassé en partant le tombeau de la reine. (Geste de dévotion ordinaire chez les orthodoxes. Je reconnais que, là, c'était un peu hors contexte, mais après tout nous étions seuls dans l'église.)

Ensuite, Studenica. Le bus m'a laissé à Usce (Ouchtché), sur la "magistrala" (la nationale), d'où il restait une grosse dizaine de bornes. Comme il faisait beau et que j'étais de bonne humeur, j'ai eu la bonne idée de monter à pied avec mon gros sac au lieu de prendre le bus. J'y suis arrivé, très fier de cet exploit athlétique qui m'a cassé le dos pour les trois jours suivants. J'ai fait tout le chemin accompagné d'un cabot spectaculairement laid, tellement bâtard qu'on aurait plutôt dit un mélange de plusieurs animaux que de deux chiens ; j'étais content d'avoir avec moi quelqu'un à qui parler français, mais j'ai malgré tout dû le chasser à coups de boules de neige en arrivant car les animaux sont interdits dans l'enceinte du monastère. J'ai dormi au konak, en pleine panne d'électricité. Le soir venu, on a du s'éclairer avec les cierges du monastère. J'ai assisté à l'office (assez horrible à entendre parce que les moines faisaient passer ce soir-là des exercices de psalmodie a des novices qui ânonnaient le slavon en butant sur tous les mots et chantaient affreusement faux) à la lueur des cierges.

Vers 20 heures, descendu à la réception pour chercher un nouveau cierge, je me suis fait inviter à partager la table de quatre ingénieurs ayant à faire dans le coin, presidés par un monsieur qui s'est présenté à moi comme "le petit-fils du Premier ministre yougoslave qui a signé le Pacte de 1941 avec les nazis". Retenu à table par des trésors d'hospitalité, j'ai tenu autant que j'ai pu avec mon peu de serbe ce soir-la et le lendemain au petit-déjeuner (ou j'ai dû refuser un verre de rakija au réveil), et je suis invité à manger chez lui quand je serai a Belgrade.


Ensuite je me suis arrêté a Kraljevo pour voir le monastère de Zica (Jitcha), mais la ville était si laide et si déprimante qu'à peine arrivé au monastère (à 6 bornes le long d'une grosse route à travers d'affreux lotissements) j'ai fait demi-tour ; d'ailleurs le monastère est en train d'être refait à la truelle par les nonnes qui l'occupent, qui ont décidé qu'elles emmerdaient l'Unesco et qu'elles feraient tout comme elles l'entendaient, c'est-à-dire dans le goût Disneyland.



Je suis parti le lendemain aux aurores après avoir décidé que les bleds merdiques et les monastères, ça allait un moment. Pourtant, sur la route, quand j'ai vu depuis le bus une charrette a cheval et des enfants tsiganes faire les pare-brises aux carrefours, je me suis dit qu'il valait peut-être la peine de faire une petite pause, et j'ai passé une nuit à Krusevac (Krouchévats) dans un hôtel tellement miteux et glacé que je n'ai pas fermé l'œil de la nuit. La ville elle-même était un modèle de merditude balkanique, ce qui n'est pas sans un certain charme.


Dernière étape : Despotovac (Despotovats), près du monastère de Manasija (Manasia). Je me retrouvais là en pleine cambrousse. J'ai réveillonné sans m'en rendre compte vu qu'ici Noël tombe en janvier. Le monastère lui-même est quelque chose de très spectaculaire, étant entièrement fortifié. On voit se dessiner au loin, au creux du vallon, le cercle de ses tours énormes, comme la Jérusalem céleste de l'imagerie médiévale. C'est une vision saisissante, une invasion du monde mythique dans la réalité, qui m'a cloué sur place, et que je suis content de garder devant les yeux comme la dernière étape de ma tournée triomphale dans les monastères de Serbie.
Deux jours après mon arrivée à Nis (dont un dimanche où tout était ferme), trois fois déjà on m'a offert le coup dans des cafés, et j'ai été retenu à manger ce midi. C'est une petite vieille (à qui je donnais 80 ans, c'est-à-dire 15 de trop) rencontrée a la poste, où elle m'a donné un coup de main pour un truc, qui m'a invité aujourd'hui à trois heures "pour prendre un café". Elle a un peu vécu a Strasbourg dans les années 60, d'où patati patata. J'y suis allé après déjeuner, ne sachant pas qu'en Serbie on déjeune à trois heures. J'ai donc déjeuné deux fois de suite (une tête de veau épatante au resto, et différentes choses chez elle dont d'excellents poivrons farcis). Ca, pour m'entrainer au serbe, qu'est-ce que je m'entraine. Pas réussi a me barrer avant 19 heures, ces charmantes conneries m'ont foutu la journée en l'air. Et maintenant je n'ose pas aller au bar de l'hôtel, qui est très chouette, mais où j'ai peur de me faire payer le coup par le patron comme hier (je ne l'ai pas compté dans les trois fois dont j'ai parlé) alors que j'aimerais pouvoir lire et écrire. S'il y a bien une chose à laquelle je ne m'attendais pas en arrivant a Nis, c'est de me retrouver plongé en deux heures dans la triste condition de Marcel à Balbec, empêché d'écrire par les séductions coupables de la vie mondaine, et comme lui forcé de papoter avec des vieilles tandis que passent au loin d'inaccessibles minettes.

Nouvelle tentative à la poste ce mercredi. J'aurais bien aimé renvoyer en France quelques bouquins que j'ai finis pour alléger un peu mon sac, le projet paraissait plutôt simple. J'ai acheté une grande enveloppe molletonnée, j'ai tout bien emballé, j'ai mis mon adresse, et hop. A la poste, la dame des paquets m'a expliqué que, comme c'était une enveloppe, c'était considéré comme une lettre ; mais que, comme ça pesait plus de 2 kilos, c'était considéré comme un colis ; et que donc il y avait là une aporie à résoudre, soit en ôtant 400 grammes de mon enveloppe que j'avais bien fermée et pas du tout l'intention de rouvrir, soit en transformant ma "lettre" en "paquet" au moyen d'une boîte-colis de la poste (sachant que le format dont j'ai besoin est "en rupture de stock"), ou en trouvant un carton au format qui me convient et en l'emballant moi-même avec du papier kraft (obligatoirement du papier kraft). J'ai pensé à ces Français qui se plaignent de la bureaucratie en France (où a ma connaissance, pourvu qu'il y ait une adresse et assez de timbres, on peut envoyer n'importe quoi n'importe où sous n'importe quelle forme), et surtout nettement regretté de ne pas avoir assez de vocabulaire pour suggérer à la dame une multitude d'usages possibles, tous plus divertissants les uns que les autres, de ses boîtes-colis, de ses timbres, de sa balance, et de son papier kraft.
Aujourd'hui mercredi, dernier jour avant bouclage, j'ai tout de même fait un peu de tourisme en allant voir la "Tour des crânes" fabriquée au début du XIXe siècle par les Turcs avec les têtes d'un millier de rebelles serbes vaincus. Ils avaient d'abord empaillé les têtes pour les envoyer au sultan, mais celui-ci, en vrai moraliste, a suggéré qu'on les fasse plutôt servir d'exemple aux asservis qui se tiendraient mal. Eh bien, il n'y a beau plus rester qu'une soixantaine de têtes intactes, c'est assez saisissant. Ce qui est réellement intéressant, c'est que ce monument éminemment politique, soigné aujourd'hui comme un mémorial à la gloire des révoltés serbes, apparait en fait involontairement comme un "Memento mori" du genre des catacombes ou de la Chapelle des os d'Evora. Ce n'est pas des révoltes qu'on voit, mais des morts, et c'est beaucoup plus impressionnant.

Eh bien, sur ce, n'oubliez pas que vous allez mourir et que je vous embrasse très fort (pas de rapport de cause à effet, j'espère, entre les deux propositions.)

Laurent Perez