mercredi 7 septembre 2011

Riches : la chasse est ouverte (D. Schneidermann)



Et si la pétition des méga-riches, premier fumigène de la rentrée , avait ouvert les vannes de la chasse aux simples riches ? (...)
La principale caractéritique d'une dynamique, c'est qu'une fois lancée, elle devient difficilement contrôlable. On dirait bien que c'est fait: la chasse aux simples riches est ouverte, dans un certain désordre. Dans un de ces micro-trottoirs dont France 2 a le secret pour éviter de traiter les sujets, Pujadas interrogeait mardi soir les passants sur la définition du riche. Au-dessus de combien ? 4000, 5000, 10 000 euros par mois ?
Cette guerre fait même rage à l'UMP, remarquait drôlement Thomas Legrand sur France Inter, sur fond de sondages catastrophiques pour Sarkozy, y compris sur sa crédibilité à réduire la dette. Va-t-on chasser uniquement les super-riches, ou tous les riches ? L'Elysée, à en croire Libé, serait hostile à descendre le plancher d'une taxe supplémentaire à 250 000 euros annuels, au lieu de 500 000, car cela laisserait penser qu'on s'en prend aux "classes moyennes". Cela laisse rêveur quant à la définition sarkozyste des "classes moyennes". On rêverait d'un micro-trottoir chez les députés UMP, pour les interroger, eux, sur leur définition du riche.
Tout se passe comme si la crise de l'été, la menace de la dégradation de la France, ou de l'explosion de la zone euro, ou des deux, avaient retourné en quelques semaines la "victoire idéologique" que Fillon se targuait d'avoir remportée en 2008. Réécoutons-le:
"on a emmené les Français sur le terrain idéologique que nous souhaitions, et c'est un grand motif de satisfaction".
Comme c'est loin ! En quelques semaines, une bonne partie de l'UMP est passée (verbalement) chez ATTAC. Le principe d'une taxation, même symbolique, des riches, et des biens consommés par les riches (les nuitées d'hôtels de luxe) ne fait plus d'obstacle pour personne. Face à cette spectaculaire conversion, on attend, en face, une gauche décomplexée, qui réhabilite l'impôt, et affiche effrontément son intention de trouver l'argent où il est: dans les poches des riches.
Curieusement, on ne la voit pas arriver.

mercredi 6 avril 2011

Dernières nouvelles des balkans (IV)

Préambule...
- Eh bien, Laurent, ches vacanches en Cherbie ?

- Oh ben ça va, je suis en ce moment à Nich.
- A Niche ? Cha par egjemple, j'aurais juré que tu étais en Cherbie. Mais quelle chanche d'être à Niche, la Côte d'Ajur et tout, dis-moi on ne ch'embête pas...

Bref, comme disait Desproges : pouf, pouf.
Je commence par une réflexion d'ordre général qui s'est formée ces derniers jours...
ah, pardon !
DERNIERES NOUVELLES DES BALKANS
(Publication informatique à la périodicité irrégulière)
*Numéro 4 - 29 décembre 2010

Je disais donc, une réflexion... ah oui. Alors, depuis une semaine je me suis pas mal déplacé, c'est-à-dire que j'ai changé de ville tous les jours. J'ai descendu la vallée de l'Ibar (qui, comme chacun sait, est rude), puis j'ai remonté celle de la Morava jusqu'à Nis (prononcer, donc, Nich - à la demande d'une partie du public j'indiquerai dorénavant entre parenthèses la prononciation des noms, à supposer qu'ils soient prononçables et pas seulement là pour faire joli sur les panneaux routiers comme on en a parfois l'impression en lisant "Svrljig" ou "Trstenik".

 à noter que tous les e se prononcent comme s'ils portaient un accent aigu, absent sur le clavier que j'utilise ; d'autre part, j'avertis les puristes que ledit clavier ne possède pas non plus les signes diacritiques propres au serbo-croate) (contrairement à ce que pourrait faire croire la façon dont je présente mon itinéraire, je n'ai pas fait tout ce chemin en canoë mais en bus, c'est simplement que le réseau routier suit exactement l'hydrographie, ce qui est d'ailleurs assez intéressant à observer) et j'ai par deux fois constaté des changements brutaux de l'ambiance et du paysage. Une première fois entre Novi Pazar et Raska (Rachka), où on passait sans transition du Moyen-Orient à l'Autriche ou disons la Hongrie ; une deuxième entre Kraljevo (Kralyevo) et Trstenik (Teurstenik), où on avait l'impression de quitter la Hongrie pour entrer en Turquie.


Je pense qu'il y a à ça une explication très simple, et qui résulte de l'influence croisée des deux grandes civilisations qui se sont affrontées dans la région au cours du XIXe siècle : l'Autriche-Hongrie et l'Empire ottoman. Plus une région est restée longtemps sous contrôle ottoman, plus son caractère balkanique est accentué ; plus elle a subi l'influence autrichienne, plus elle parait européenne. C'est ainsi que Sarajevo, qui est comme Nis restée turque jusqu'en 1878, mais est ensuite devenue autrichienne pendant 40 ans alors que Nis était rattachée à la Serbie encore assez... bucolique à cette époque, parait beaucoup plus moderne, plus riche, plus civilisée. Des villes balkaniques que je connais, Nis rappelle surtout Tirana, c'est-à-dire que c'est une sorte de village monté en graine, où on trouve en plein centre des avenues où pas une maison n'a plus d'un étage.

A part ça, je n'ai pas encore vraiment d'impression de Nis, où je suis arrive hier soir tard et fatigué. Disons seulement que j'y ai trouvé (grâce aux excellentissimes guides "In Your Pocket" qui existent dans tous les pays de l'Est et sur Internet) un bar très chouette, le "Paris Art Cafe", logé dans une sorte de vieille ferme où on se sent tout de suite comme chez soi, entièrement décorée de choses relatives a Paris (photos d'écrivains, cartes postales Plonk et Replonk, tableaux de Montmartre) mais, ce qui est très curieux, sans que cela soit trop kitsch ou artificiel. La patronne est simplement une francophile obsessionnelle qui a entassé là tout ce qu'elle appréciait. Elle est tellement francophile que, quand je me suis assis, elle m'a demandé si j'étais français et, quand je lui ai répondu que oui, n'en croyait pas ses oreilles : "non mais c'est vrai ? un VRAI Français? " Et ensuite, emportée par ce charme que j'exerce toujours malheureusement sur les quinquagénaires mi-intellectuelles mi-alcooliques, elle m'a gentiment tenu la jambe pendant trois heures, en passant dans la sono tout ce que sa playlist comptait de chansons d'Aznavour, ce qui n'était pas désagréable. (Par la suite le répertoire s'est élargi à Brassens, Bécaud, Piaf, jusqu'à Joséphine Baker.) Plus intéressant, il ne semble venir dans son bar que des filles très jolies (et d'aucuns savent que quand une fille balkanique est jolie c'est quelque chose ; qui plus est, celles-là n'avaient pas du tout l'air de pouffes, ce qui pour le coup est nettement plus rare).

Ce matin en sortant j'ai croisé une charrette à cheval. J'ai aussi parcouru une sorte de marché intermédiaire entre des puces, une braderie et le marché aux voleurs du boulevard de la Villette, où on trouvait à peu près tout, des habits, des chaussures, des voitures d'occasion, des chiots, des surplus militaires, du chocolat, des montres, des joints de plomberie, des crèmes Nivea, toutes sortes d'outils, des luges, des poêles à bois... Les marchands étaient pour la plupart très spécialisés, ce qui donnait des collections assez incongrues, comme cette vieille dame qui ne vendait que des pulls en laine et des perceuses, où ce type dont le stand ne comportait que des icones et des panonceaux "Attention au chien".


Je ne suis pas sûr qu'il y ait grand chose de palpitant à visiter, et d'ailleurs Nis a beau être la 3e ville de Serbie, on en a vite fait le tour, mais ma priorité est maintenant de finir de lire Sodome et Gomorrhe (que je trouve très amusant de lire dans le pays le plus homophobe d'Europe même si, dans certains cafés où l'ambiance semble un peu bourrue il m'arrive de planquer la couverture) et pour cela je n'ai besoin que d'un bon bar.

Mes étapes précédentes m'ont entrainé de monastère en monastère, de telle sorte que j'en ai eu soupé et que j'en ai rayé trois de la liste ; et entre les deux restants j'ai dû choisir à cause des horaires des bus.

Alors voilà.

La vallée de l'Ibar, au nord de Novi Pazar, est le cœur historique de la Serbie médiévale, où chaque roi a fonde au moins un monastère particulièrement important où il s'est fait enterrer, le plus important de tous étant celui de Studenica (Stoudenitsa), construit sur ordre du fondateur de la dynastie serbe Stefan Nemanja, et poursuivi par son fils Stefan le Premier-Couronne, premier roi de Serbie. Tout ça vers 1200.

Première étape : Gradac (Gradats). Dormi à Raska, bourgade sans intérêt mais où j'ai mangé une délicieuse pljeskavica au kajmak. Gradac est intéressant car il a été fonde par une aristocrate française devenue reine de Serbie, qui y a fait intégrer des éléments de décoration occidentaux, contreforts, arcs brisés, etc., et même une croisée d'ogives dans le narthex, ce qui dans une église orthodoxe est un peu comme si on trouvait un presse-papier "Hello Kitty" en plexiglas dans une sépulture sumérienne. Rien qu'à regarder le chœur, on se sentait en France. Content d'avoir croisé une compatriote, j'ai poussé la familiarité jusqu'à lui faire la bise, c'est-à-dire que j'ai embrassé en partant le tombeau de la reine. (Geste de dévotion ordinaire chez les orthodoxes. Je reconnais que, là, c'était un peu hors contexte, mais après tout nous étions seuls dans l'église.)

Ensuite, Studenica. Le bus m'a laissé à Usce (Ouchtché), sur la "magistrala" (la nationale), d'où il restait une grosse dizaine de bornes. Comme il faisait beau et que j'étais de bonne humeur, j'ai eu la bonne idée de monter à pied avec mon gros sac au lieu de prendre le bus. J'y suis arrivé, très fier de cet exploit athlétique qui m'a cassé le dos pour les trois jours suivants. J'ai fait tout le chemin accompagné d'un cabot spectaculairement laid, tellement bâtard qu'on aurait plutôt dit un mélange de plusieurs animaux que de deux chiens ; j'étais content d'avoir avec moi quelqu'un à qui parler français, mais j'ai malgré tout dû le chasser à coups de boules de neige en arrivant car les animaux sont interdits dans l'enceinte du monastère. J'ai dormi au konak, en pleine panne d'électricité. Le soir venu, on a du s'éclairer avec les cierges du monastère. J'ai assisté à l'office (assez horrible à entendre parce que les moines faisaient passer ce soir-là des exercices de psalmodie a des novices qui ânonnaient le slavon en butant sur tous les mots et chantaient affreusement faux) à la lueur des cierges.

Vers 20 heures, descendu à la réception pour chercher un nouveau cierge, je me suis fait inviter à partager la table de quatre ingénieurs ayant à faire dans le coin, presidés par un monsieur qui s'est présenté à moi comme "le petit-fils du Premier ministre yougoslave qui a signé le Pacte de 1941 avec les nazis". Retenu à table par des trésors d'hospitalité, j'ai tenu autant que j'ai pu avec mon peu de serbe ce soir-la et le lendemain au petit-déjeuner (ou j'ai dû refuser un verre de rakija au réveil), et je suis invité à manger chez lui quand je serai a Belgrade.


Ensuite je me suis arrêté a Kraljevo pour voir le monastère de Zica (Jitcha), mais la ville était si laide et si déprimante qu'à peine arrivé au monastère (à 6 bornes le long d'une grosse route à travers d'affreux lotissements) j'ai fait demi-tour ; d'ailleurs le monastère est en train d'être refait à la truelle par les nonnes qui l'occupent, qui ont décidé qu'elles emmerdaient l'Unesco et qu'elles feraient tout comme elles l'entendaient, c'est-à-dire dans le goût Disneyland.



Je suis parti le lendemain aux aurores après avoir décidé que les bleds merdiques et les monastères, ça allait un moment. Pourtant, sur la route, quand j'ai vu depuis le bus une charrette a cheval et des enfants tsiganes faire les pare-brises aux carrefours, je me suis dit qu'il valait peut-être la peine de faire une petite pause, et j'ai passé une nuit à Krusevac (Krouchévats) dans un hôtel tellement miteux et glacé que je n'ai pas fermé l'œil de la nuit. La ville elle-même était un modèle de merditude balkanique, ce qui n'est pas sans un certain charme.


Dernière étape : Despotovac (Despotovats), près du monastère de Manasija (Manasia). Je me retrouvais là en pleine cambrousse. J'ai réveillonné sans m'en rendre compte vu qu'ici Noël tombe en janvier. Le monastère lui-même est quelque chose de très spectaculaire, étant entièrement fortifié. On voit se dessiner au loin, au creux du vallon, le cercle de ses tours énormes, comme la Jérusalem céleste de l'imagerie médiévale. C'est une vision saisissante, une invasion du monde mythique dans la réalité, qui m'a cloué sur place, et que je suis content de garder devant les yeux comme la dernière étape de ma tournée triomphale dans les monastères de Serbie.
Deux jours après mon arrivée à Nis (dont un dimanche où tout était ferme), trois fois déjà on m'a offert le coup dans des cafés, et j'ai été retenu à manger ce midi. C'est une petite vieille (à qui je donnais 80 ans, c'est-à-dire 15 de trop) rencontrée a la poste, où elle m'a donné un coup de main pour un truc, qui m'a invité aujourd'hui à trois heures "pour prendre un café". Elle a un peu vécu a Strasbourg dans les années 60, d'où patati patata. J'y suis allé après déjeuner, ne sachant pas qu'en Serbie on déjeune à trois heures. J'ai donc déjeuné deux fois de suite (une tête de veau épatante au resto, et différentes choses chez elle dont d'excellents poivrons farcis). Ca, pour m'entrainer au serbe, qu'est-ce que je m'entraine. Pas réussi a me barrer avant 19 heures, ces charmantes conneries m'ont foutu la journée en l'air. Et maintenant je n'ose pas aller au bar de l'hôtel, qui est très chouette, mais où j'ai peur de me faire payer le coup par le patron comme hier (je ne l'ai pas compté dans les trois fois dont j'ai parlé) alors que j'aimerais pouvoir lire et écrire. S'il y a bien une chose à laquelle je ne m'attendais pas en arrivant a Nis, c'est de me retrouver plongé en deux heures dans la triste condition de Marcel à Balbec, empêché d'écrire par les séductions coupables de la vie mondaine, et comme lui forcé de papoter avec des vieilles tandis que passent au loin d'inaccessibles minettes.

Nouvelle tentative à la poste ce mercredi. J'aurais bien aimé renvoyer en France quelques bouquins que j'ai finis pour alléger un peu mon sac, le projet paraissait plutôt simple. J'ai acheté une grande enveloppe molletonnée, j'ai tout bien emballé, j'ai mis mon adresse, et hop. A la poste, la dame des paquets m'a expliqué que, comme c'était une enveloppe, c'était considéré comme une lettre ; mais que, comme ça pesait plus de 2 kilos, c'était considéré comme un colis ; et que donc il y avait là une aporie à résoudre, soit en ôtant 400 grammes de mon enveloppe que j'avais bien fermée et pas du tout l'intention de rouvrir, soit en transformant ma "lettre" en "paquet" au moyen d'une boîte-colis de la poste (sachant que le format dont j'ai besoin est "en rupture de stock"), ou en trouvant un carton au format qui me convient et en l'emballant moi-même avec du papier kraft (obligatoirement du papier kraft). J'ai pensé à ces Français qui se plaignent de la bureaucratie en France (où a ma connaissance, pourvu qu'il y ait une adresse et assez de timbres, on peut envoyer n'importe quoi n'importe où sous n'importe quelle forme), et surtout nettement regretté de ne pas avoir assez de vocabulaire pour suggérer à la dame une multitude d'usages possibles, tous plus divertissants les uns que les autres, de ses boîtes-colis, de ses timbres, de sa balance, et de son papier kraft.
Aujourd'hui mercredi, dernier jour avant bouclage, j'ai tout de même fait un peu de tourisme en allant voir la "Tour des crânes" fabriquée au début du XIXe siècle par les Turcs avec les têtes d'un millier de rebelles serbes vaincus. Ils avaient d'abord empaillé les têtes pour les envoyer au sultan, mais celui-ci, en vrai moraliste, a suggéré qu'on les fasse plutôt servir d'exemple aux asservis qui se tiendraient mal. Eh bien, il n'y a beau plus rester qu'une soixantaine de têtes intactes, c'est assez saisissant. Ce qui est réellement intéressant, c'est que ce monument éminemment politique, soigné aujourd'hui comme un mémorial à la gloire des révoltés serbes, apparait en fait involontairement comme un "Memento mori" du genre des catacombes ou de la Chapelle des os d'Evora. Ce n'est pas des révoltes qu'on voit, mais des morts, et c'est beaucoup plus impressionnant.

Eh bien, sur ce, n'oubliez pas que vous allez mourir et que je vous embrasse très fort (pas de rapport de cause à effet, j'espère, entre les deux propositions.)

Laurent Perez


mercredi 9 mars 2011

Pour une fois, lisons "Le Point"

...en tant qu'employeur de BHL, ce qui n'est pas une synécure au regard des élucubrations du philomédiocrate. Pôvre Giesbert !
Mais je ne crois pas, malheureusement , que l'oiseau aura "el pico clavao" bien longtemps. mais ça peut-être désopilant de le lire, pérorant à l'accoutumée, à côté des lignes le remettant à sa vraie place : celle de la grenouille ( ou du corbeau ) dans la fable du monde.
Tout est expliqué ici , chez ces frondeurs d'Acrimed.

vendredi 4 mars 2011

Bons baisers de Russie


Comme j'ai un peu Rozé Mour, le 007 du PAf,  dans le pif, je m'associe à cette louable initiative :

jeudi 3 mars 2011 à 11:49


Un Appel Du Comité De Soutien À Андрей Дмитриевич Zemmour (CDSÀAДZ)
par Sébastien Fontenelle

ASSEZ !
Comme disait Ивана Денисович : « Faut pas non plus trrrop pousser бабушка dans les orrrties, maudit большевик ».
Or : la « tyrannie communiste » ne met plus aucune limite à sa persécution du « brillant intellectuel » Андрей Дмитриевич Zemmour.
Ainsi.
Après avoir été publiquement soutenu par Thierritch Mariani et Lionnel Lucapov, du Parti régimaire, le « rare opposant » (c’est lui qui le dit comme ça, et comme il a raison) Андрей Дмитриевич Zemmour a dû endurer (alors même qu’il n’avait pas fini de rédiger sa chronique pour le journal de Sergueï Dassault, du Parti régimaire, qui l’emploie) une invitation du Parti régimaire - qui a poussé la brimade jusqu’à l’ovationner quand il a réclamé que soit enfin levé le joug des iniques lois où s’interdit l’étude dépassionnée de nos problèmes de voisinage.
Fut-ce tout ?
Non pas : on apprenait, dans L’Express et dans le même temps, qu’Андрей Дмитриевич Zemmour avait, supplémentaire vexation, « rencontré récemment » le chef de l’État français.

TROP, C’EST TROP.
Les soussignés entendent marquer, par le présent communiqué, qu’ils ne laisseront pas du tout déporter vers Gorki Андрей Дмитриевич Zemmour [1].

Les soussignés appellent tous les hommes libres du monde du même nom - et s’il y a des meufs, c’est bien aussi, tant qu’elles ne sont pas foulardées - à rejoindre le Comité De Soutien À Андрей Дмитриевич Zemmour (CDSÀAДZ).

Les soussignés lancent vers la tyrannie communiste cet avertissement solennel : vous ne mettrez pas impunément le brillant intellectuel Андрей Дмитриевич Zemmour en Sibérie.

Non, vous n’aurez pas, notre liberté de penser.

Pour le CDSÀAДZ : Андрей Дмитриевич Finkielkraut (philosophe), Андрей Дмитриевич Mélenchon (philosophe), Андрей Дмитриевич Pagny (philosophe).

Notes

[1] Et remercient Franz-Olivier Giesbert d’avoir eu le courage de les inviter à lire ce communiqué dans une émission où ils n’avaient plus été conviés depuis 15 jours, signe, entre tous, que nous sommes bel et bien sous le joug du communisme du vingt-et-unième siècle.

mercredi 26 janvier 2011

Dernières nouvelles des balkans III


La Bosnie de l'Est

En arrivant dans une petite ville d'ex-Yougo, on se dit souvent : "Mais qu’est-ce que c'est que cette horreur ? " devant les tours de béton qui se dressent partout. Les pays communistes ont fait, c'est-a-dire détruit, en 30 ans, ce que le capitalisme avait, lui, mis 200 ans à détruire. Ce n'est pas seulement vrai en Albanie : même dans un pays comme la Yougoslavie dont le régime était plutôt modéré, il n'existe quasiment plus aucune ville ayant garde un quartier ancien relativement homogène. Il fallait faire moderne.
En Bosnie, la guerre de 1991-95 a en plus repassé une couche. Donc, en arrivant à Foča, je serais reparti illico si seulement il y avait encore eu des bus. Pourtant, c'est la plus agréable des 3 villes de Bosnie orientale où je sois allé, tout simplement parce qu'il y a des universités, donc des jeunes, donc des bars. A part cela, tout était laid, et l'ambiance telle qu'elle peut être après l'épuration ethnique. A la fin de la guerre, les Serbes avaient même rebaptise la ville "Srbinje", c'est à dire à peu près "Serbeville", histoire que ça soit bien clair. A l'entrée de la ville on voit un grand monument aux "646 héros serbes" tombes "pour la liberté", c'est à dire en expulsant et massacrant la population musulmane, le genre de trucs qui fait regretter de comprendre ce qu'on lit. C'est à Foča que j'ai commence à trouver que la Bosnie, cela ressemble parfois plutôt à Shining qu'à Chat noir, chat blanc.


Ensuite, je suis alle a Goražde, la seule ville de Bosnie orientale qui ait réussi à résister aux Serbes, c'est à dire que là ce sont les Serbes qui sont partis d'eux-mêmes au début de la guerre. Ce serait donc un peu moins pénible si l'ambiance, chez les Musulmans des petites villes, contrairement à Sarajevo, n'était pas de plus en plus puritaine. J'ai longuement discuté avec le serveur de mon hôtel, un soir, et j'en suis arrivé à la conclusion que l'islam était vraiment la religion qui savait le mieux parler aux cons (avec le protestantisme évangélique, évidemment.)

Une chose lassante, en parlant avec les gens, mais surtout avec les Serbes et les Bosniaques, c'est ce qu'un spécialiste de la région appelle le "Balkanombrilisme". Les habitants des Balkans sont très souvent persuadés que leurs problèmes passionnent le reste du monde, et que les européens ou les américains sont anti-musulmans, ou anti-Serbes. J'ai le plus grand mal du monde à leur faire comprendre que tout le monde s'en fout, que la moitié des gens n'ont toujours pas compris que la Yougoslavie n'existait plus, et que tout ce qu'on leur demande c'est de ne pas faire de vagues. Comme ils sont paranoïaques et qu'ils se répètent leurs salades en boucle depuis 15 ans, c'est peine perdue. Pour eux, tout ça est plus valorisant que de se dire qu'ils sont tout simplement les pays les plus pauvres d'Europe et que personne ne veut d'eux. Par exemple, tout le monde s'imagine que son pays est très riche en ressources naturelles et que c'est pour ça qu'on est intervenu dans leurs conflits. J'ai une fois somme un Musulman de me donner un exemple, et il m'a dit : l'eau, bientôt il y aura des guerres de l'eau et nous en avons de trop. En attendant, ils importent leurs eaux minérales de Slovénie...)

La ville elle-même était laide, sans intérêt à part la Drina, la grande rivière qui, depuis le Moyen Age, sert de frontière entre la Bosnie et la Serbie, et disons même entre l'Orient et l'Occident. C'est un torrent, tempétueux, irascible, qui roule ses flots grises dans un grondement incessant - mais un torrent qui fait 100 mètres de large, c'est vraiment impressionnant. En Bosnie de l'Est c'est la Drina surtout que j'étais venu voir, et elle en vaut la peine, c'est une rivière magnifique. Il y a Goražde un pont qui la franchit en pleine ville et la nuit, sous la neige qui tombait à gros flocons, c'était superbe.

Descendant toujours la Drina, j'ai voulu aller voir le fameux "pont sur la Drina" a Višegrad. Mais bon, là, le pont, ben quand on l'a vu on l'a vu, et le bled faisait cette fois penser à Dogville. La population musulmane a été massacrée pendant la guerre (3000 morts et des bricoles, dont les corps ont été jetés dans la Drina du haut du pont ; pont que le syndicat d'initiative de la municipalité serbe continue à vendre imperturbablement comme celui du roman d'Ivo Andrić, après que les serbes aient détruit la ville et le mode de vie qu'il y décrit). J'ai beau taché d'être impartial et compréhensif, et de ne pas donner dans l'hystérie anti-serbe, autant la Serbie est un pays merveilleux, autant la Republika Srpska (la République serbe de Bosnie) est un endroit insupportable, qui vit assis sur des crimes de guerre massifs et une épuration ethnique complète. On s'y sent mal, on est pressé d'en partir quand on y est. La moitié de la population est la parce qu'elle remplace les Musulmans expulsés, et l'on sent une espèce d'agressivité, de noirceur, qui sont pénibles.

Décidé à me barrer au plus vite pour la Serbie, sur le coup de 18-19 heures, je me suis trouvé dans un minibus (ou il n'y avait qu'une autre passagère) sur la route qui relie la Bosnie et la Serbie à travers les montagnes du Zlatibor.
Déjà, étant arrivé en avance, j'avais passé une demi-heure dans la nuit, sous la neige, à attendre le bus devant une station-service à la sortie de la ville, face au cimetière. J'ai d'abord voulu lier conversation avec le pompiste, mais il était occupé à rentrer des dizaines de cartons d'huiles et de lubrifiants pour moteur ; et puis, on avait vite fait le tour. Alors ma seule distraction à consisté à essayer d'amadouer un chien boiteux qui cherchait désespérément à s'abriter du vent glace mais partait (en boitant donc) à chaque fois que j'essayais de l'approcher. Ensuite, dans le bus, la neige a tourné à la tempête. Pas de circulation, donc la route a tout de suite été toute blanche. Il y avait tellement de brouillard qu'on ne voyait plus la route, même avec les pleins phares allumés. Et comme par hasard, les seuls moments où on la voyait un peu, c'était quand on passait à côté d'un précipite, ç'aurait été bête de rater le spectacle. Le chauffeur avançait à 30 km/h maximum, mais je n'aurais pas été contre qu'il ralentisse encore un peu. Bref, à ce moment précis, je me suis dit que c'était une belle heure pour mourir que celle de l'apéro à la Taverne ( nb : bistro que tenait le père de Laurent, sorte de 4Gats strasbourgeois ), mais que si ça pouvait attendre ce ne serait pas mal non plus.


Premiers jours en Serbie

En Serbie j'ai atterri à Užice sous la neige. L'architecture de la ville est du genre futuriste. 50000 habitants, mais des tours de vingt étages. Comme la ville est plutôt calme et prospère, ça ressemblait assez à l'Amérique telle qu'on la voit dans les films des années 70.
Je dormais au 13e étage d'un hôtel en forme de fusée spatiale. Point capital pour séjourner quelques jours a un endroit, pouvoir lire, écrire, etc., j'ai trouvé un chouette bistrot à 200 m, face à la gare : un ancien wagon de chemins de fer en bois, tranformé en rade. C'était agréable, Užice, même s'il n'y avait rien à faire.
En me réveillant le matin, je regardais la neige sur la ville en contrebas.
Je suis allé un jour visiter l'église d'Arilje, a 30 bornes, première étape de mon "Monastery tour". C'était l'église d'un monastère épiscopal de la fin du XIIIe siècle. Les bâtiments monastiques ont été détruit à l'époque de la conquête turque au XVe, puis des guerres austro-turques de la fin du XVIIe et du début du XVIIIe ; de ce fait le siège de l'évêché a filé, il y a de ça plusieurs siècles, dans un autre monastère, et on me parlait de ça comme d'un scandale, avec plein de sous-entendus rancuniers... Les fresques n'étaient pas exceptionnelles, mais bien conservées. Les gens d'Arilje doivent être d'un naturel jaloux, car ils essaient de vendre à toute force un "Ange bleu" qu'on a dégotté dans un coin de la coupole totalement invisible d'en bas, pour rivaliser avec l'"Ange blanc" du monastère de Mileševa, parfaitement visible, magnifique et mondialement connu. Peu après mon arrivée à Arilje a commencé un baptême (d'adulte) auquel on m'a invité à assister, puis à boire le café au konak (la maison du prêtre ; en général, le konak c'est la partie du monastère qui sert à la vie des moines ; c'est le mot turc qui servait à décrire la partie privée d'une maison, comme en arabe le harem).


J'ai eu plusieurs fois des discussions avec des culs-bénis depuis cette première fois.
Tous s'inquiètent beaucoup de l'islamisation de la France, qu'ils considèrent comme un pays catholique. Ils sont stupéfaits quand je leur signale que pas plus de 5% des gens va encore à l'église, que par ailleurs tout le monde s'en fout, que je ne suis pas baptisé et que mon père non plus, et que ceux qui le sont ne s'en foutent pas moins... Dans l'ensemble, ils le déplorent, sauf un moine que j'ai vu hier qui, quand je lui ai dit que le catholicisme, c'était fini, m'a répondu, et en français : tant mieux, de toute façon ce sont des hérétiques.
Hier, un type dans une église a qui j'étais allé demander le chemin d'un monastère (j'essaie de choisir mes interlocuteurs, la ville est très majoritairement musulmane) et qui a commencé à m'interroger sur la pratique religieuse en France, a fini par me demander, très étonné :
- Mais en France les gens ne craignent pas Dieu ?
- Heu...

Evidemment, vu que je vais voir des monastères, les gens avec qui je parle sont particulièrement religieux (on se signe avant de commencer à boire son café, par exemple... son café turc, bien sûr ; on se salue en disant "Dieu nous aide") ; mais pour autant je crois qu'ils sont assez représentatifs de la majorité de la population serbe. Je réviserai peut-être mon opinion dans les prochaines semaines, mais ces gens n'ont rien de bizarre, de discordant par rapport aux autres que je croise, excepte une toute petite minorité de gens très occidentalisés. En tout cas, les séductions de la société de consommation n'ont pas encore pris.


Après Užice, je suis allé à Prijepolje, une grosse bourgade près de la frontière monténégrine, pour voir un autre monastère. L'affreux bled. Un froid de canard, de la neige partout, pas un bar correct (rien entre le lounge-bar et la taverne balkanique lugubre), rien.
L'hôtel, un immense machin a la sortie de la ville, un bloc de béton a la Shining, dont j'étais le seul client. La dizaine d'employés que j'ai vus en l'espace de 24 heures se déplaçaient en parka d'une pièce chauffée à une autre. J'ai pris le petit déjeuner tout seul, servi par le directeur en parka, dans une salle à manger pour 100 personnes au bout de laquelle on avait regroupé quelques tables en carré près du "kalorifer" totalement inefficace qui ressemblait à un énorme sèche-cheveux. (Je suis moi aussi resté en parka pour prendre le petit déjeuner ; on se fait vite aux coutumes locales quand on en comprend l'utilité.)
Le monastère de Mileševa était superbe, mais j'étais surtout pressé de partir pour ne pas rater l'unique minibus allant dans ma direction. La route traversait les régions les plus froides de Serbie. On est restés arrêté une demi-heure dans un bled qui à la nuit tombante ressemblait à une station inuit dans le Grand Nord canadien. De la neige partout, plus de routes ni de chemins, et des maisons toutes neuves dans toutes les directions, sans ordre. Terrible.
En redescendant vers Novi Pazar, on est tombés sur un barrage routier : un camion était retourné comme une crêpe sur la route, posé sur le toit, les quatre roues en l'air. Notre minibus a mis 4 heures pour faire 100 bornes.

Novi Pazar est très différente de cet été. Déjà, il ne fait pas 35 degrés, mais dans les -11. C'est-à-dire qu'on se réjouit quand il neige le matin, ça veut dire que le temps se réchauffe. D'autre part, ce n'est plus le Ramadan. En dépit du froid, des filles au décolleté abyssal se risquent hardiment sur le verglas du haut de leurs talons de 10 cm. Bon, enfin il fait surtout très froid. J'ai acheté un caleçon long, sorti mes chaussettes de ski et intercalé un sous-pull polaire entre mon tee-shirt et mon pull en cachemire, mais j'ai fini par comprendre qu'il fallait être con pour partir randonner par un temps pareil et que si les nomades se reposent d'habitude en hiver, ce n'est pas pour rien. Donc, aujourd'hui, repos.


J'ai passé hier, où il faisait nettement moins froid, peut-être -1 ou -2, avec beaucoup de neige, la première excellente journée depuis mon arrivée dans les Balkans.
Le matin, je suis monté à l'église saint-Pierre, la plus vieille de Serbie (plusieurs périodes, VIe au Xe siècles). Je remontais les faubourgs de Novi Pazar le long de la route (c'est à 20 minutes de marche) et tout d'un coup je l'ai vue, toute blanche sous la neige, sur une colline en hauteur, entourée de vieilles tombes. Il y a des moments en voyage où on est bien payé de ses peines. La porte était fermée, alors je suis allé toquer à la porte de la maison à côté. Une vieille a ouvert, qui avait aux pieds ces grosses chaussettes de laine dont j'avais acheté une paire au bazar. Elle a enfilé des escarpins, mis son fichu, pris son bâton et m'a accompagné à l'église. Elle était contente de me la faire voir (j'ai pu grimper dans la galerie de la coupole, le genre de choses totalement impossibles dans un monastère touristique), et de papoter avec un étranger, mais aussi elle avait froid et n'avait pas envie d'y passer la journée, alors je suis resté un quart d'heure et je suis parti. Elle m'a un peu montré les fresques :
- Ca c'est saint Nicolas...
- Il a pas sa slava bientôt (sa fête votive, très particulière à la culture serbe - j'espérais me faire inviter dans une famille ce jour-là, mais dans une ville musulmane ça parait compliqué) ?
- Ah oui, c'est possible.
- Et ceux-là c'est qui ?
- Ceux-là... (Elle se signe) Ah Nom de Dieu... Ah Nom de Dieu... (Elle se résigne.) Boh, Dieu s'en rappelle, c'est le principal, hehe !



A force d'être rafistolée au cours des siècles, l'église ressemble à une grotte. Le naos (la partie centrale, plus ou moins ronde, où a lieu l'office ou plutôt, comme on dit ici "le service de Dieu") est minuscule, je ne sais pas si on peut y rentrer à vingt. Les fresques sont abîmées mais très belles. Bref, vu qu'on était déjà jeudi et que Novi Pazar est plutôt agréable à vivre, je me suis dit que j'allais rester jusqu'à dimanche pour assister à l'office. En me raccompagnant la vieille (Jovanka, Jeannette) m'a posé des questions sur ma famille, etc., et m'a salué de la façon la plus gracieuse, comme on sait encore le faire ici : "Va... Que Dieu te garde... Bon voyage... Sois béni, tu sais que Dieu aime tous ses enfants... J'ai été très heureuse de te connaître... Vivat !"
(Je viens de voir qu'il y avait une photo de Jovanka sur la page du Wikipedia serbe consacrée a l'église !!! )
Je suis presque revenu en courant.


L'après-midi, je suis allé au monastère de Djurdjevi Stupovi (Les Tours de Saint-Georges), à une grosse demi-heure de grimpette dans les collines. Je me suis arrêté à une église pour demander mon chemin, j'ai été invité à prendre le café, le facteur est passé et s'est fait offrir une rakija pour la route... Le chemin était magnifique, de la neige partout, et pas un bruit sauf parfois un souffle de vent et quelques oiseaux (un rapace m'a survolé assez longtemps en faisant un drôle de bruit de grenouille).
La plupart des monastères sont installés dans la forêt, au fond d'un vallon, mais celui-là est sur un promontoire, ouvert à tous les vents, dominant tout le paysage alentour. Il est construit en cercle, comme tous les monastères serbes : les bâtiments conventuels et les remparts forment le cercle, l'église est au milieu. Djurdjevi Stupovi est en cours de reconstruction sous l'égide de l'UNESCO. Apres la deuxième guerre mondiale il n'en restait presque rien. Maintenant des moines y vivent à nouveau. On a reconstruit un konak, mais il fait encore très froid dans l'église.

Nikon, le moine (gros, francophone et très marrant) qui m'a guidé m'a expliqué qu'en hiver les moines essayaient d'amadouer le supérieur pour pouvoir dire l'office au konak, qui est chauffé. Le moine m'a fait faire le tour, sous la neige, il n'y a plus grand chose "à voir" mais c'était épatant de se traîner dans la neige, tout autour de l'église, en papotant avec ce gros moine qui essayait sans cesse de mieux fermer un minuscule petit gilet de laine noire. Le monastère est très petit, et sur ces hauteurs, sous le vent et la neige, on sent une immense solitude.
En me raccompagnant, Nikon a franchi la porte du monastère et m'a dit en rigolant "Bon, comme ça je serai sorti aujourd'hui !" Puis, sérieusement : "Quand on veut devenir moine, on entend parler de ceux qui ne sont pas sortis pendant 40, 50 ans, on est très impressionné mais en fait ... on n'en a pas besoin... C'est ici chez nous, on y est bien, alors..."
Alors tout cela est bien assez long pour aujourd'hui et j'ai faim.

Novi Pazar, Serbie. Un peu de neige, il fait moins dix...

Laurent Perez

mercredi 5 janvier 2011

Dernières nouvelles des balkans II

Puisque j'ai décidé de rester quelques jours à Novi Pazar, qu'il fait -11 donc trop froid pour se balader toute la journée, et qu'il faut bien s'occuper, je m'attèle à un 2e mail collectif. C'est un numéro double ( publié en plusieurs salves NdDT), car il contient d'abord quelques trucs notés avant de partir de Sarajevo. Donc :


DERNIERES NOUVELLES DES BALKANS

( Publication informatique à la périodicité irrégulière et à l'orthographe indépendante de ma volonté )

Numéro 2-3 - 17 décembre 2010

Avant tout, une page d'actualité :

Le premier ministre croate, Ivo Sanader, avait démissionné il y a peut-être un an, assez mystérieusement, invoquant de vagues problèmes de santé et de la lassitude envers la politique. On a appris depuis que c'est Merkel (!) qui, après l'avoir beaucoup soutenu pendant sa campagne électorale, avait appris qu'il s'était abondamment sucré au passage en "facilitant" les investissements d'une banque autrichienne en Croatie, et l'avait prié de démissionner avant de se faire gauler et de la mettre dans la merde. Depuis, divers signes montraient qu'il cherchait à s'installer aux USA, ou il avait commencé à donner des cours, acheter une maison, etc., et pendant ce temps d'autres enquêtes commençaient en Croatie même. Et lui qui continuait de dire que, non, non, il n'avait rien fait et que c'était par goût personnel qu'il songeait à quitter le pays, qu'il avait tissé des liens en Amérique, qu'il en avait tellement marre de la politique, etc. Il y a une dizaine de jours, les enquêtes se rapprochant de Sanader, le Sabor (le Parlement croate) s'apprête à lever son immunité parlementaire pour permettre à la justice de l'entendre. Informé par une taupe, il prend la fuite ! On apprend qu'il est passé en Slovenie (a 30 bornes seulement de Zagreb) avec son passeport diplomatique, donc dans l'espace Schengen, et que là, pour le ravoir... Alors pendant 24 heures, à la télé croate, ç'a été "Où est passé Sanader ?"

En fait, il a été jusqu'à Munich (on l'attendait à Innsbruck, où vit son frère) pour demander un visa au consulat américain, qui a refusé de le lui donner. Panique, il a fait demi-tour pour retourner en Autriche. Entre-temps, mandat d'arrêt international, Interpol, et boum on l'arrête près de Salzbourg. Mais maintenant l'Autriche ne veut plus l'extrader car les juges autrichiens en ont aussi après lui ! Conclusion par l'absurde : toute la Croatie se félicite beaucoup de cette histoire, qui prouve que le pays a fait beaucoup de progrès dans la lutte contre la corruption.


Notes de Sarajevo

Le dernier jour, à l'auberge de jeunesse de Sarajevo, les Australo-Americains ont été remplacés par des Japonais. Deux dans ma chambre. Drôles de personnages. Un garçon extrêmement cordial et aussi extrêmement bruyant, mais pas des bruits "occidentaux" (rires débiles, hurlements, etc.) : portes claquées, démarche lourde, rangement continuel d'une incroyable quantité d'affaires, soupirs bruyants, râclements de gorge, etc. Je ne pouvais pas m'empêcher d'admirer un aussi total sans-gêne, qui n'est pas de l'impolitesse mais, simplement, une absence de gêne physique qui n'est pas sans une certaine élégance. Il y avait aussi une fille, qui a passé une nuit une demi-heure à ranger minutieusement toutes ses affaires (parmi lesquels une multitude de produits de beauté, quand je pense aux sacs minuscules avec lesquels les Japonais voyageaient il y a une dizaine d'années...) dans la pénombre, accroupie par terre, sérieuse et appliquée comme un enfant. Cela m'a rappelé un passage d'Un Barbare en Asie ou Michaux raconte que, dans le Japon de 1930, quand on allait aux putes, pendant qu'on piquait un petit roupillon après avoir tiré son coup, la fille ouvrait votre valise pour y replier toutes les chemises et tout bien ranger. D'ailleurs, penser à Michaux, au réveil, m'a assez déprimé car vraiment, même sous amphétamines, je n'arriverai jamais a écrire un récit de voyage aussi génial qu'Ecuador.

Il y a à Sarajevo un "Caffe Tito" devant lequel on lit des banderoles comme "Vive le 1er mai, fête du travail", "Tito est à nous", "Nous sommes à Tito", "25 mai, jour de la jeunesse"... C'est ironique mais seulement à moitié. D'ailleurs il reste des rues Tito dans toutes les villes d'ex-Yougoslavie (sauf peut-être à Prishtina... - et sauf en Serbie !, ajout postérieur), ce qui n'est pas le cas avec les dictateurs des autres pays de l'Est. J'ai vu sur un marché un tee-shirt imitant les avis de recherche des Allemands pendant la guerre et qui disait : "On recherche Tito, coupable d'avoir pendant cinquante ans interdit la faim, la misère et le chômage, d'avoir pendant cinquante ans offert à tous l'éducation et la santé gratuites, d'avoir pendant cinquante ans mis en prison les nationalistes qui sont aujourd'hui au pouvoir..."

Un des aspects toujours marrants des voyages dans les pays pauvres, c'est la radinerie du touriste. Apres trois jours, je m'arrache les cheveux quand un repas gargantuesque m'a coûté 4 euros, je m'indigne qu'on me demande 2 euros pour mon paquet de Davidoff (vu qu'en Serbie c'est seulement 1,60), et je trouve le boucher un peu gonflé de vendre ses délicieuses escalopes de veau 10 euros le kilo.


Pour la bouffe, c'est assez peu varié. Trois sortes de restaurants : les ćevapdžinica, les plus courants, vendent de la viande variée sous deux ou trois formes différentes, servis avec de l'oignon cru émincé et du pain ; les buregdžinica font des feuilletés à la viande, au fromage ou aux épinards, très bons et pas chers mais très bourratifs, de sorte qu'il est difficile d'en manger plus de 2 ou 3 fois par semaine ; les aščinica, plus chers et moins courants, font des plats cuisines, des ragoûts... Sur les marchés, en cette saison, on ne trouve rien de plus exotique que des bananes et des kiwis ; comme fruits, surtout des pommes et des mandarines, comme légumes, navets, poireaux, patates (délicieuses, odorantes, charnues, incroyables). Rien n'est à plus de 1,50 euros le kilo, les patates sont à 50 cts maximum. Au marché couvert, toutes sortes de viandes (même du porc) (évitez la génisse, c'est assez coriace), et des fromages rudimentaires. Résultat, je mange à peu près un demi-kilo de barbaque par jour. Mais, à force de manger des ćevapi vraiment délicieux, même quand on en mange la veille et l'avant-veille, on se prend à saliver en sentant l'odeur de viande grasse et d'oignon qui s'échappe des grills. Les restaurants chic se présentent généralement sous la forme de pizzerias.


J'ai "trouvé" à Sarajevo, sur la grande place du bazar, à côté de la fontaine Sebilj, un petit café où je me sens bien. Le patron me salue, maintenant. Mardi vers midi, il faisait très bon, je me suis installé sur la terrasse à coté d'un type (il y a une seule table et 4 ou 5 chaises en tout), je rentre commander un café, quiproquo, le serveur en apporte deux, pas grave, à ce prix-là (0,50 euro) je peux offrir le deuxième - ce qui n'empêche pas quelques jurons bien sentis du type et du serveur ("Je te baise", "Baise-le", "Je t'ai baisé", ce qui est à peu près l'équivalent de "Mince alors" en ex-YU). Quand je rentre pour payer, le patron (un petit gros en costume de cuistot, qui l'autre jour se regardait les points noirs dans la longue glace qui fait face au bar) me dit, en me montrant sur ses doigts : "Ca c'est jedan (un) ça c'est dva (deux), ça il faut que tu le saches !" Il était tellement sympathique que je n'ai même pas été vexé.

Le président de la République serbe de Bosnie vient de comparer, dans une interview, Sarajevo à Téhéran. C'est assez comique, en fait. J'ai vu ce matin une banderole pour la nouvelle année musulmane ; d'ailleurs c'était celle de l'année dernière, où ils avaient seulement remplacé le dernier chiffre du millésime. Elle faisait autant d'effet que, pour nous, une affiche appelant à prier la Vierge un 15 août. Tout le monde s'en tamponne. On ne trouve pas d'alcool partout, mais la bière (fabriquée en pleine ville ; la brasserie fait d'ailleurs partie des très rares industries qu'on est parvenu à faire fonctionner, au prix de gigantesques efforts, pendant tout le siège, en construisant une canalisation spéciale puisque l'eau était coupée aux robinets) se vend en bouteilles de 2 litres. Les pays musulmans sont très représentes diplomatiquement. L'Arabie et l'Iran ont fourni une aide stratégique, bien visible : reconstruction de la gare, de la faculté de théologie islamique, etc. Nom de Dieu, s'ils voyaient comment les filles s'habillent, ils regretteraient leur pognon. Je suis allé voir un vieux pont ottoman, dans la montagne, à 2-3 bornes du centre ; les bords du pont étaient pleins de vieilles canettes et d'emballages de capotes vides ! Ce n'est pas exactement l'idée que je me fais de Téhéran...


Le même a dit, en même temps, qu'il irait à Srebrenica quand il trouvera des responsables croates et bosniaques pour aller avec lui à Jasenovac, le camp où les Oustachis ont exterminé pendant la 2e guerre 200.000 Serbes et Juifs. Il n'a pas tort. A Mirogoj, le "Père Lachaise" de Zagreb où j'étais allé voir la tombe de Miroslav Krleža (le plus grand écrivain croate du XXe siècle -cf l'illustration NdDT), il y a un grand monument aux morts de 14-18 (pendant laquelle les Croates étaient Autrichiens, tandis que certains comme Krleža justement se sont engagés du côté des Alliés, un peu comme en Alsace sauf qu'ici rien n'est précisé...), un petit aux morts de 39-45 (mais lesquels ? les Oustachis ? les SS ? ou les résistants ?), un autre aux victimes du massacre de Bleiburg (massacre particulièrement odieux des restes de l'armée croate par les partisans de Tito, début 45), mais rien pour les partisans, rien pour les victimes des Oustachis... Vraiment gonflé. J'ai été d'autant plus agacé quand je me suis retrouvé, 50 mètres plus loin, dans le cimetière militaire allemand de 39-45, refait à neuf des 1996 en coopération germano-croate, avec les noms de tous les soldats allemands morts en Croatie, c'est à dire les nazis qui occupaient le pays et y ont installé le plus meurtrier de tous les régimes fascistes !

Laurent Perez

samedi 11 décembre 2010

Dernières nouvelles des Balkans

Laurent Perez, j'espère le rencontrer en vivo un jour. si vous suivez un peu ce blog peut-être avez-vous un jour fureté du côté de ses anciennes gargottes : D'steckelberjer -joliment sous-titré "Lettres, politique et duende" - et une autre dont j'ai perdu l'enseigne. Laurent aime l'Espagne, l'Alsace, Venise et les Balkans, le vin, les épinards aux pois chiches, les livres et l'écriture . enfin, je crois. en ce moment il parait être en voyage, du côté de l'Ex-Yougoslavie. et il nous donne à lire quelques chroniques. ou du moins la première.car il nous met en garde : rien  n'est moins sûr que l'indispensable.
have a good lecture, compadres. 


Coucou,
Voici un mail collectif qui vous fera part de mes premières impressions. Je ne l'ai envoyé qu'aux personnes qui se sentiront obligées de prétendre que ça les intéresse, faites suivre aux autres.

Je ne pense pas que j'en écrirai régulièrement d'aussi longs, de jour en jour le voyage "commence à prendre" et j'ai de moins en moins envie de raconter les choses si mal et si rapidement. De plus ça parasite mes autres petits travaux. Je vous envoie quand même ça, puisqu'aussi bien maintenant c'est fait.

DERNIERES NOUVELLES DES BALKANS

Numero 1 - 3 décembre 2010

J'ai d'abord passé deux jours à Zagreb. Je me suis un peu fait chier, pour tout dire. Ambiance bourgeoise, frileuse, confortable, bien élevèe. Heureusement, le deuxième jour, tournant en rond dans la ville haute (très jolie par ailleurs, et ce qui est chouette ce sont les cours dans chaque maison, même quand la maison est petite la cour est grande, et même quand la maison ressemble à une meringue autrichienne la cour est si pourrave qu'on s'attendrait parfois à voir des canards patauger), je suis tombé sur le "Museum of broken relationships", traduit plus joliment en francais par "Musee des coeurs brisés", qui est un endroit absolument incroyable ou chaque personne peut exposer un objet symbolisant ses amours défuntes, avec un petit texte pour parler soit de l'objet, soit de son amour, soit des deux. Ca va de la-peluche-qu'il-m'a-offerte-en-me-quittant à "la hache avec laquelle j'ai chaque jour démoli un de ses meubles lorsque cette salope est partie en vacances avec sa nouvelle copine" et à "la lettre qu'a 12 ans j'ai écrite à la fille qui &tait avec moi dans le convoi de réfugiés et que je n'ai pas pu lui donner car le lendemain je ne l'ai pas retrouvée". Toutes les choses niaises ont été reunies dans une même salle, et les autres classées par thème : souvenirs, choses en rapport avec l'histoire, violence, objets ole-ole... En sortant, on a exactement la même impression que dans un vrai bon musée : d'avoir appris des tas de choses passionnantes sur un sujet qui donne à penser et qui, somme toute, nous concerne un peu plus directement qu'Auschwitz ou le Tournoi des Six Nations. Génial, vous dis-je. J'en suis sorti totalement désennuyé et j'ai commencé à trouver Zagreb nettement plus intéressante. Mon train etait heureusement assez tôt pour que je n'aie pas le temps de changer d'avis.

Il est très difficile de donner une idee juste de Sarajevo. Dans la ćaršija (le vieux quartier turc), on se sent comme dans toutes les ćaršija, c'est-à-dire au fin fond des Balkans. J'ai mangé dans une ćevapdžinica (restaurant de viande grillée) que j'avais repérée en passant. Il y avait trois ou quatre tables. A la radio, un assortiment de vieille musique yougoslave et de turbo-folk (la musique balkanique à la mode chez les ploucs). Serveuse un peu coiffée choucroute, cuistot du genre du patron de "la Marseillaise". Plat unique : ćevapi (kebab) à la mode de Banja Luka, on a le choix entre petite, moyenne et grande portion. On peut prendre du coca, du fanta, de l'eau, du yaourt liquide, mais de fait, personne ne boit rien. On vous apporte une assiette en fer avec un grand morceau de pain luisant de graisse ; à l'interieur du pain, de la viande grillée (delicieuse), et avec ça un oignon haché fin et quelques piments. J'ai lu hier dans Proust qu'encore vers 1900 avoir l'haleine forte était considéré comme le signe d'une virilité terriblement attirante. Avec tout ce que je bouffe comme oignons depuis que je suis là, les filles vont tomber comme des mouches. Et si ce n'est pas l'effet de mon charme, ce sera au moins celui de l'odeur. Mes camarades de dortoir n'ont qu'a bien se tenir. (J'ai poursuivi mon offensive en me fabriquant une bonne petite persillade avec plein d'ail pour les pleurotes que j'ai trouvées au marché. Attention les filles, j'arrive.) A cote de ça, j'ai un soir essayé de m'arrêter pour lire dans un tout petit café en bas de l'hotel, assez coquet d'apparence, en fait tout à fait branché : murs de brique apparente, mezzanine, tables hautes, vieux miroirs artistement posés par terre, plutôt pas mal (déco dans la famille de celle du Pataques, pour ceux qui connaissent). Il passe une vague pop indifférente, à la télé des clips sans rapport avec la sono. Un verre de blanc pas dégueu mais tiédasse. Ambiance détendue de jeunes habitués des deux sexes, le patron de la pizzeria d'en face vient boire un coup, le serveur du bar qui a fini de manger ramène son assiette à la pizzeria, une cliente du bar commande des pates à la pizzeria, la serveuse de la pizzeria vient fumer une clope avec elle en attendant que les pates soient prêtes... Ambiance avenante et détendue, on se croirait en Italie.

La ville elle-même est plutot belle, l'atmosphère en tout cas est unique. La dernière fois que je suis venu (en 2002), il restait énormement de signes de la guerre ; cette fois on n'en voit presque plus rien, mais au fond rien n'a beaucoup changé. Je me suis un peu baladé dans les quartiers modernes, pour comparer avec mes souvenirs. En fait, contrairement à ma première impression, ca s'est énormément construit en 8 ans, mais, bizarrement (contrairement à ce que j'ai connu à Tanger, par exemple), la ville n'est pas changée pour autant, de telle sorte qu'il m'a vraiment fallu chercher dans ma mémoire pour être sûr que tel ou tel building n'était pas là en 2002. Sarajevo est toujours d'une incroyable tristesse. On voit des gens dans les rues, des jeunes, qui se parlent, qui sourient, mais on a l'impression que c'est le couvre-feu, tout se fait à pas de loup, dans une espece de désespoir général. Je ne crois pas l'inventer, et il y a des tas de raisons pour ça (la Bosnie est dans la merde et il n'y aucune raison de penser que ça va s'améliorer avant 10 ou 15 ans ; au moins les Croates et les Serbes de Bosnie ont un double passeport et peuvent se tirer). Cela donne une ambiance très douce et très surprenante, une ambiance de fin de soirée mais tous les jours et toute la journée. J'aime énormément cela, à vrai dire. (Une autre hypothèse est que la population soit gazée et groggy à cause du dioxyde de carbone, car les rues puent le feu de bois.)

Pour ce qui est de l'islam : on ne trouve pas de l'alcool partout mais il y a moins de femmes voilées qu'en France. Beaucoup de mendiants, en revanche (contrairement aux autres pays des Balkans ou il n'y a que les Roms qui mendient), l'islam faisant de l'aumône une vertu cardinale. Evidemment, quand on se fout de l'islam, on se fout aussi pas mal de faire l'aumône, ce qui donne des échanges comme ca (entendu cet après-midi dans la ćaršija, entre une mendiante voilée et une passante élégante) : "Mais Madame, tu m'as promis... - Je ne t'ai rien promis du tout. - Mais mes enfants... - Raconte pas d'histoires, tu es trop jeune pour avoir des enfants. - Non, je ne suis pas si jeune. - T'as qu'à travailler ! Oh, et puis ferme-la !"

Ici comme à Zagreb je dors à l'auberge de jeunesse chaudement recommandée par les guides. Funeste erreur. Si j'apprécie à sa juste valeur d'avoir de l'eau chaude et de dormir dans un lit douillet, le spectacle d'une douzaine de dégénérés passant devant la télé tout le temps où ils ne sont pas sur Internet est assez à se pendre. Evidemment, l'idée du confort qu'on se fait dans ce genre d'endroits se résume au frigo, à l'ordinateur, et à la télé, et non, par exemple, à une jolie bibliothèque bien calme avec thé et tarte aux pommes en libre-service. Avec le temps qu'il fait il aurait pourtant été appréciable de pouvoir passer quelques heures à lire au chaud. Enfin, il y avait plusieurs années que je n'avais pas eu à subir la compagnie de backpackers, et cette piqûre de rappel n'est sans doute pas inutile. D'ailleurs je suis passé tout à l'heure devant un café à la viennoise qui a l'air charmant et ou je compte établir mes quartiers pour lire et ecrire. S'ils font des tartes autrichiennes (Sacher ou Linzer, ou strudel), à la fermeture il faudra me chasser à coups de pierres.

(Ah, et puis cette surprise, qu'on ne peut ressentir qu'en hiver, de l'odeur de cigarette dans les cafés. Je n'ai pas fumé depuis mon arrivée mais c'est très agréable de penser au moment ou je pourrai le faire, tout naturellement, devant mon café, en regardant par la fenêtre la flotte tomber.)

En même temps, mieux vaut peut-être que je n'essaie pas de parler avec les gens, car mes premières tentatives ont été assez foireuses. J'ai ainsi entretenu, dans le train de Zagreb à Sarajevo, une fille assez jolie qui rentrait de sa journée de fac à Sisak, où elle habitait, à une heure de là. D'une part, alors qu'elle parlait couramment anglais et italien, je ne suis obstiné à lui parler croate, langue dans laquelle, sans entrainement, mon niveau est celui d'un mongolien pas spécialement doué. D'autre part, quand j'ai commencé à me sentir à l'aise, j'ai accumulé en l'espace de quelques minutes un nombre de bourdes qui a immédiatement ruiné le peu de sympathie que j'étais parvenu à capter : prenant mon souffle et mon élan, je lui ai ainsi déballé une phrase impeccable en serbe puis, décidé à aggraver mon cas, je l'ai intelligemment interrogée sur le caractère peu balkanique de Zagreb (les Croates situent les Balkaniques quelque part entre le Turc et le singe), les perspectives d'entrée de la Croatie dans l'Union européenne, etc., de telle sorte qu'elle a accueilli le ralentissement du train avec un soupir de soulagement et qu'elle s'est précipitée dans le couloir pour en descendre la première.

Dans une librairie, j'ai aussi voulu être poli en demandant un bouquin à la bonne femme alors que j'étais seulement venu musarder deux minutes en passant, histoire aussi d'exercer mon bosniaque en papotant gentiment. Elle m'a immédiatement fourré dans les bras une pile de livres, tellement qu'il n'y avait plus moyen d'en feuilleter un sans les faire tous tomber. Alors elle a approché une table, m'a repris les livres pour les poser dessus, m'a ôté mon sac et m'a assis sur une chaise pour que j'ai bien le temps de regarder. J'ai un peu joué le jeu puis, bon, c'est pas tout ça. J'ai voulu m'en tirer en faisant le plus de fautes possible pour lui dire que je n'étais pas sur d'arriver à lire tout un livre en bosniaque, finalement, et que je n'avais pas emmené de dictionnaire. Patatras ! Elle a sorti tous les dictionnaires qu'elle avait ! J'ai prudemment battu en retraite en bredouillant que de toute facon j'étais là pour longtemps et que je repasserais bientôt. Reste plus qu'à penser à changer de trottoir quand j'aurai à passer devant chez elle.

Petit aparté pour expliquer à ceux qui ne le savent pas ce que signifie "parler en serbe" à un Croate.

Chacun sait qu'il y a par exemple, en France, des tas de mots pour désigner un "sachet", comme "poche" ou "cornet". Mais, quand une épicière de Carcassonne vous demande : "Je vous mets une poche ?", vous ne prenez pas ça pour une agression personnelle, vous n'invoquez pas votre grand-père malgré-nous ; vous lui demandez "I beg your pardon ?", elle vous explique qu'elle veut savoir si vous voulez un sachet et tout va bien. Dans les Balkans, mettons qu'en croate on dise "cornet", eh bien si un enfant dit "poche" on lui lave la bouche avec du savon, et on l'emmène chez son oncle pour qu'il lui montre ses cicatrices de guerre. Ensuite, mettons qu'en serbe on dise plutôt : "Il faut que je me brosse les dents" et en croate "Je dois me brosser les dents", ce qui pour nous est exactement pareil. Eh bien, justement parce que c'est pareil et que je sais pertinemment que tout le monde me comprendra très bien, cela demande une énorme concentration pour bien dire comme il faut à la bonne personne "Il faut que je trouve une poche" et non pas "Je dois trouver un sachet". Pour moi c'est pareil, une simple question de moment et de préférence personnelle, mais, en face, ça fait des histoires. Quand on ne sait pas de quelle nationalité est la personne à qui on parle, on est dans la caca et on parle bizarrement pour ne rien dire qui soit connoté ("Serait-il possible que... vous savez, cet objet mou et creux en matériel de synthése, avec des poignées, servant à transporter des choses...") en espérant que le type se présentera bientôt et que son prénom trahira bien clairement sa religion (Hasan : Bosniaque, Ante : Croate, Nemanja : Serbe. Après...). A Sarajevo, on en a surtout après les Serbes, donc les croatismes que j'ai attrapés a Zagreb ne sont pas mal vus ; ce ne sera plus pareil quand je passerai du côté serbe ; à Mostar, ce serait encore différent, et même d'un quartier à l'autre. Ces choses-là aussi, il faut les savoir.

Un des intérêts de cette langue, c'est qu'elle est très accentuée sur les premieres syllabes, rarement sur l'avant-dernière et jamais sur la dernière. Résultat, quand on n'est pas sûr de la terminaison d'un mot, on peut commencer sa phrase et, quand on commence à paniquer sur la conjugaison, la déclinaison ou l'ordre des mots, n'importe quel gromellement fait très bien l'affaire. C'est comme si, en francais, au moment de dire qu'on aimerait bien lire les journaux, on était pris d'un affreux doute sur la formation du conditionnel et le pluriel de "journal", et qu'on pouvait s'en tirer en disant "J'AIMER... bien lire les JOURN..." L'ennui, c'est que, si eux me comprennent très bien, le peu qui reste entre les gromellements ne suffit pas pour que moi, je les comprenne.

J'ai passé la journée à crapahuter d'une colline à l'autre. J'ai encore du mal à ne pas penser, quand je regarde les montagnes qui entourent la ville, que de là-haut les Serbes bombardaient au pif, selon leurs intérêts ou pour rigoler. Il y a des films, tournés pendant le siège, où on voit les gens traverser les croisements en courant, non pas parce que le petit bonhomme était rouge (il n'y avait presque plus de voitures), mais parce qu'ils passaient dans l'angle de tir d'un sniper qui faisait des cartons. Surtout ne pas s'arrêter si quelqu'un vient de se faire shooter, récupérer les corps n'appartient qu'aux heros, et si ils ne sont pas morts eh bien on verra ça plus tard, quand le taré là-haut se sera calme ou aura changé de fenêtre. J'ai donc essayé de me rendre un peu compte, même si ce n'est pas vraiment possible. En redescendant vers la ville, dans un tournant, j'ai soudain vu face à moi toute la montagne, qui est magnifique - j'ai pensé : ah, c'est beau - puis j'ai pensé : merde, les Serbes - puis j'ai vu que depuis deux minutes je longeais un lotissement ou toutes les maisons étaient alignées, identiques, alors que les ruelles étaient jusque là plutôt étroites et cahotiques. Pas cinquante solutions : c'est un pâté de maisons qui était en plein dans la cible, et qui a dû être totalement ratiboisé. C'est dans les quartiers où tout est neuf que, de temps à autre, on voit encore une maison incendiée ou trouée par les obus. Il y a aussi des maisons abandonnées qui s'écroulent, mais pas tant que ça, finalement (les refugiés qui ne sont pas revenus, ou peut-être parfois les Serbes, même ceux qui sont restés pendant tout le siège par solidarité ont été ensuite jetés dehors).

J'ai parfois l'impression que je délire, que c'est moi qui, connaissant l'histoire, plaque sur Sarajevo une tristesse qui n'y est pas vraiment. Mais en fait, ce n'est pas une illusion : à 19 heures, en plein centre, certaines rues sont vides ; le silence des passants, je ne l'ai pas inventé, à chaque fois que j'entends des éclats de voix ce sont des touristes. J'ai suivi deux filles qui avaient l'air plutôt enjoué ; j'ai atterri dans un centre commercial flambant neuf : il y avait du monde dans les cafés, mais la plupart des magasins étaient totalement déserts. J'ai failli entrer demander à une vendeuse si c'était tout le temps comme ça, mais j'ai eu peur qu'elle se vexe. On a l'impression que les gens n'osent pas, je ne sais pas quoi mais ils n'osent pas.

Quelques moments un peu saillants : une vieille clocharde voilée, sur les marches d'un hôtel de luxe, entièrement absorbée dans l'allumage de sa clope ; un gamin qui prend des marrons sur l'éventaire d'un épicier et s'amuse à les lancer dans leur boîte.

Et sur ce, salut à tous.

Sarajevo. Bosnie-Herzegovine. Un peu de pluie, dix degrés dehors, coucher du soleil à 16h30.

Laurent Perez